J. B. (Jérusalem) :
L’élan révolutionnaire dans le Proche-Orient [1]
(9 mai 1928)

Au cours de ces derniers mois, le mouvement national révolutionnaire dans les pays du Proche-Orient a pris un nouvel essor. Au début de février, eurent lieu, dans l’Irak pour protester contre l’accord anglo-irakien et l’agressivité de l’impérialisme britannique, des manifestations tumultueuses de masse qui n’ont pu être repoussées que par l’emploi de la violence la plus brutale. Depuis, la situation n’est pas du tout calmée.

Fin février, le projet de traité anglo-égyptien a été refusé sous la pression de manifestations des masses excitées au Caire et dans d’autres villes égyptiennes. L’Angleterre a envoyé un ultimatum, mais le ministère du "Wafd", formé par Nahas Pacha au milieu de mars, a refusé les exigences qu’il contenait. Les nationalistes égyptiens se préparent fiévreusement, à l’heure du conflit où l’alternative "soumission ou lutte conséquente" contraindra à la mobilisation de toutes les forces.

Au même moment, le gouvernement français en Syrie a dû céder à la pression des masses, l’amnistie a été prononcée et un gouvernement national provisoire vient de prescrire les élections pour une constituante. Mais le cours des élections a amené des manifestations de protestation énergique contre l’impérialisme dans toutes les villes de Syrie.

Le traité anglo-transjordanien, qui constitue un esclavage honteux pour les Bédouins et les paysans de Transjordanie, a été accueilli par ceux-ci avec une indignation énorme. Outre les manifestations de toutes les protestations possibles, l’effervescence au sein de la population est grande ainsi qu’en témoigne le fait que les paysans ont menacé de mort leurs cheiks s’ils osaient approuver le pacte.

Même en Palestine, où le mouvement national arabe a été tout à fait affaibli, on remarque des symptômes très nets de renouveau. Non seulement la récente campagne pour le VIe congrès arabe, mais aussi les manifestations antiimpérialistes réunissant des milliers de personnes à l’occasion du congrès des missionnaires des grèves et des cortèges d’étudiants à Hebron, Nablus, Tulkeran en sont autant de témoignages.

Si l’on ajoute encore à tout cela la guerre permanente de l’Angleterre en Arabie méridionale (Yemen) contre l’imam Jihge, l’agitation parmi les tribus montagnardes du Soudan et les combats meurtriers entre des troupes italiennes et des bédouins autochtones, le large front du mouvement national arabe contre l’impérialisme européen se dessine nettement dans toute son ampleur. L’essor révolutionnaire aux points les plus importants de ce front prouve que l’"équilibre" instauré de 1925 à 1928 dans les pays du Proche-Orient subit des ébranlements inquiétants.

Bien que le mouvement national révolutionnaire prenne dans chaque pays ses formes locales particulières, suivant le degré de développement et les conditions politiques, on peut reconnaitre certains traits communs aussi bien en ce qui concerne les causes sociales que le caractère du mouvement. C’est avant tout la ruine de la petite paysannerie, qui a pris partout ces dernières années, par suite de la politique fiscale et douanière de l’impérialisme, une ampleur effroyable, qui constitue maintenant une des forces motrices du mouvement insurrectionnel; et en second lieu les intellectuels des villes, provenant de la petite bourgeoisie et de la bourgeoisie qui deviennent d’année en année un facteur plus fort en nombre et en influence. Mais le plus important c’est que le mouvement ouvrier se fait partout sentir où il y a un prolétariat plus ou moins grand (Palestine, Égypte, Syrie). L’accroissement de la conscience de classe au sein de la classe ouvrière qui se reflète dans l’organisation syndicale et dans la croissance des partis de classe ouvriers exclue la possibilité d’écarter comme quantité négligeable le mouvement ouvrier parmi les Arabes, comme le voudraient bien les réformistes pro-impérialistes ainsi que de soi-disant "nationalistes".

A cet essor révolutionnaire nouveau dans le Proche-Orient, les impérialistes de donnent toujours qu’une seule et même réponse: accentuation de la terreur, déploiement de troupes, arrestations, jets de bombes d’aéroplanes, déportation, etc. Une fois que la "forte-main" a mis de l’ordre, on envoie ensuite des négociateurs, mais c’est seulement pour obtenir par la ruse et les intrigues ce qui n’a pu être fait par la violence et c’est toujours la violence qui décide. C’est précisément pour cela que le mouvement national des Arabes est contraint aujourd’hui, où il apprend cette vérité sur son propre dos, de s’engager dans les voies révolutionnaires.

 



[1]Correspondance internationale, no 44, 8e année, 9 mai 1928, p. 341.