J. B. (Jérusalem) :
La lutte pour la terre en Palestine [1]
(24 juillet 1929)

Par suite des méthodes de domination impérialiste, une lutte tout particulièrement âpre devient actuellement le problème le plus actuel, le problème central de la vie politique et économique en Palestine : la lutte pour la terre. L’impérialisme britannique, pour faire de la Palestine une base stratégique favorable à ses aventures guerrières, pour s’en faire un point d’appui stratégique afin de conquérir tout l’Orient arabe, a besoin d’un auxiliaire : un foyer national juif. Mais, ce foyer national juif, si la politique britannique veut atteindre son but, est obligatoirement en conflit permanent avec les masses arabes, et surtout avec les masses des paysans arabes. C’est les impérialistes britanniques ont fait comprendre à leurs serviteurs les sionistes que, s’ils veulent bien tolérer une colonisation juive il faut que celle-ci prennent une orientation agricole.

On a ainsi donné aux sionistes un mot d’ordre : On a remis au premier plan la campagne d’expropriation des paysans arabes qui formait déjà depuis la naissance du sionisme la base de ce mouvement idéaliste. Il ne faut pas penser uniquement, quand on parle d’expropriation aux moyens primitifs de la force. Les Anglais sont prudents, trop prudents pour soulever d’un seul coup toute la colère des Arabes en remettant directement de grandes surfaces de terrains aux sionistes comme ceux-ci le leur demandent. L’expropriation des fellahs arabes se fait d’une manière beaucoup plus subtile et beaucoup plus raffinée, et justement ces méthodes particulières des sionistes rendent la défense des paysans arabes particulièrement vive et désespérée.

Le sionisme, pour remplir sa mission historique, qui consiste à aider l’impérialisme britannique en privant de leur sol les paysans pauvres arabes, se sert de deux facteurs. Le premier ce sont les grands propriétaires fonciers indigènes. Ce sont eux qui vendent la terre aux sociétés sionistes. Cette terre, étant données les conditions d’enregistrement de la propriété indigène, souvent, ceux qui en sont les véritables propriétaires, qui la cultivent, ne savent pas si elle leur appartient en droit ou bien si elle appartient au grand propriétaire foncier, l’effendi. Bien plus, les grands propriétaires fonciers sont en même temps des trafiquants de sol. Ils corrompent les autorités locales indigènes, font des affaires assez obscures avec les fonctionnaires du gouvernement et livrent ainsi aux société de colons sionistes le sol qui appartient aux Arabes. C’est là la première partie de la machination. Si elle se termine sans révolte des fellahs, une fois fait cet achat trompeur du sol, les sionistes, mis à couvert du côté juridique, peuvent passer au second acte de leur vol terrain.

Là intervient le deuxième moyen de secours : les chefs ouvriers sionistes, la section de la IIe Internationale. La tâche principale que les socialistes sionistes posent aux membres et adhérents de leur parti, c’est le kibouch, la prise de possession du sol. Sans aucune conscience, on excite contre les petits paysans arabes les misérables ouvriers juifs, afin que ceux-ci leur prennent leurs terres. On a toujours soin, en répandant bon nombre de chimères, qu’il y ait toujours en Palestine un nombre suffisant d’immigrés juifs en réserve. Lors de l’accomplissement de cette tâche, il se produit de nombreux conflits sanglants. Sur les ruines des petites fermes arabes naissent de grandes plantations d’orangers où une part de capitalistes exploite des centaines d’ouvriers juifs (ceux qui ont conquis la terre) et des milliers d’arabes (pour la plupart des petits paysans qui en ont été chassés). Les  gros en tirent du profit et le but des pauvres esclaves qui travaillent dans ces plantations n’est pas d’améliorer leur propre situation, c’est d’en chasser les ouvriers qui appartiennent à d’autres nations. C’est là le sionisme.

La seule force qui s’oppose à ce jeu perfide des impérialistes, des sionistes, des féodaux et des réformistes, c’est le Parti communiste. Les nationalistes arabes qui, au début, protestaient en paroles contre ce vol de leurs terres, ont maintenant trouvé le moyen de devenir pour ainsi dire les partenaires des sionistes. Officiellement, ils ne peuvent naturellement pas avouer qu’ils prennent le sol des fellahs arabes au bénéfice des sionistes. Mais ils ont peur de toucher des droits aussi sains que le droit des grands propriétaires à vendre leur sol, de mettre en doute la valeur des contrats de vente. etc. Ils remplissent leur devoir national en cherchant à prévenir les sionistes dans l’achat du sol des fellahs. La riche administration du Wakf (biens des communautés religieuses mahométanes), la citadelle du nationalisme bourgeois des Arabes, lutte depuis quelque temps pour l’achat des terrains avec le fonds national juif impérialiste. Dans les deux cas, c’est le fellah qui paie les frais.

Au contraire, les communistes mettent au premier plan les intérêts des petits paysans arabes. Ce qu’ils veulent, c’est une lutte révolutionnaire active contre l’expropriation des petits paysans par les sionistes. Ils ne veulent pas de traités de vente bureaucratiques, ils ne veulent pas qu’on reconnaissent des combinaisons juridiques aussi subtiles que celles que passent les effendis levantins avec les gentlemen sionistes, ils pensent que le sol appartient à celui qui le cultive. C’est ce que prêchent les communistes aux paysans arabes, aux ouvriers arabes et juifs. L’union fraternelle des ouvriers arabes et juifs dans la lutte contre les bandes d’excitateurs du kibouch, dans la lutte contre la duplicité des social-impérialistes, telle est la route concrète que les communistes indiquent. Ils ne perdent d’ailleurs pas un seul instant de vu que le vol des terrains et l’expulsion des fellahs n’auront de terme que quand on chassera les oppresseurs impérialistes, quand on partagera les vastes propriétés des grands propriétaires fonciers et que les positions politiques du pouvoir seront entre les mains des ouvriers et des paysans. Cette ligne de combat claire et nette des communistes concentre contre elle tout le feu de la réaction britannique, arabe et sioniste. A l’occasion de la nouvelle année arabe (8 juin) quelques groupes nationalistes voulaient organiser à Jaffa des démonstrations contre la vente du sol aux sionistes. Les communistes se mirent aussitôt à la tète du mouvement, tout en l’orientant vers la lutte contre l’impérialisme et pour le partage des terres des grands propriétaires fonciers.

L’impression que firent les appels communistes dans la population arabe fut très grande et le gouvernement rassembla des troupes  et de la police de tous les coins du pays afin d’empêcher une manifestation. Il prit encore une autre mesure. Il invita les notables arabes (gros commerçants, propriétaires fonciers, cheks) et leur demanda de l’aider à réprimer la démonstration communiste. Les notables arabes dont quelques-uns étaient encore peu de temps auparavant très radicaux et dont certains avaient été jusqu’à coqueter avec le mouvement ouvrier donnèrent aussitôt leur assentiment. Et, quelques semaines plus tard, le haut commissaire britannique put remercier les notables de ce que, avec leur aide, on avait pu étouffer les troubles communistes.

En ce qui concerne les sionistes, pour eux, la lutte communiste arrivera à les démasquer et à découvrir le véritable caractère du mouvement sioniste. Pourtant, les sionistes ont encore la sympathie de différents éléments socialistes, pacifistes, etc. pour qui le banditisme impérialiste représentant en réalité le mouvement sioniste, serait quelque chose de difficilement supportable. Aussi la plus haute devise des sionistes reste: il ne faut pas que la vérité voie le jour, même si l’on devait employer les nouveaux moyens criminels et brutaux afin de la réprimer. Ainsi, les communistes qui combattent contre l’expulsion des Arabes sont boycottés, frappés, expulsés de leurs maisons, remis entre les mains de la police, condamnés à la prison, aux travaux forcés, à la déportation.

Il a suffi que le délégué communiste proteste à l’assemblée juive des représentants contre l’expulsion des fellahs arabes pour que toute l’assemblée et surtout les socialistes sionistes, se mettent à protester de façon sauvage. Les sionistes qui parlent si souvent de justice et de démocratie n’ont même pas laissé achever le camarade qui parlait au nom de milliers d’ouvriers. Ils l’expulsèrent de la salle sous les coups et les insultes. Les mêmes scènes se déroulent dans les réunions syndicales, dans les réunions publiques, etc.

La lutte pour la terre est devenue la pierre angulaire du développement de la Palestine. C’est un instrument important de l’impérialisme britannique et en même temps un des épisodes des préparatifs de guerre qui se déroulent actuellement dans le Proche-Orient. Aussi, le Parti communiste lie sa campagne pour la Journée rouge du 1er Août avec ces mots d’ordre actuels dans la lutte pour la terre, avec les mots d’ordre de lutte contre l’impérialisme et le sionisme, pour l’alliance des ouvriers et des paysans et pour la révolution agraire.

 



[1]Correspondance internationale, no 62, 9e année, 24 juillet 1929, p. 869.