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1932-05-14 – J. B. : « Le sionisme dans le camp des Gardes Blancs » (1932)
J. B. :
Le sionisme dans le camp des Gardes Blancs [1]
(14 mai 1932)
On a assisté ces derniers temps à un renforcement considérable de l’agitation sioniste dans les différents pays d’Europe et d’Amérique, agitation accompagnée d’un égal renforcement de la politique agressive pratiquée par les sionistes envers les Arabes de Palestine. La direction officielle du mouvement sioniste entend même s’opposer à toute concession que le gouvernement impérialiste britannique se verrait obligé de promettre aux Arabes sous la pression des masses.
Par de faux exposés, paraissant dans un grand nombre de journaux européens, comme le Journal en France, le Manchester Guardian en Grande-Bretagne, la Vossische Zeitung et le Frankfurter Zeitung en Allemagne, la propagande sioniste tâche de présenter la Palestine comme une sorte d’île heureuse restée à l’abri de la crise. Le but de cette propagande mensongère c’est de renforcer l’offensive sioniste par un nouveau courant d’émigration en Palestine destiné à faciliter la conquête du pays par les sionistes.
En réalité, la situation du sionisme est particulièrement difficile et la propagande renforcée du Comité exécutif sioniste n’a d’autre mission que de dissimuler les véritables intentions de la bourgeoisie sioniste. Ces véritables intentions résident dans le fait que les couches dirigeantes de la bourgeoisie juive se trouvant à la tête du mouvement sioniste sont arrivées à la conviction qu’elles ne pourront pas atteindre leur but par ces moyens pacifiques, étant donné surtout la situation financière difficile du sionisme (le budget sioniste a dû être diminué de 50 %) ainsi que la résistance accrue des Arabes, résistance qui peut se développer d’un moment à l’autre en un nouveau soulèvement armé contre le sionisme et l’impérialisme. Si extraordinaire que cela paraisse, la bourgeoisie juive croit aussi trouver dans une aventure guerrière une issue à la crise et la possibilité d’un nouvel essor sioniste.
Le tsarisme était l’ennemi mortel de la population juive. Il était l’origine même de l’antisémitisme pogromiste et son représentant sanglant dans le monde entier. Tous les soi-disant gouvernements provisoires qui ont succédé au tsarisme ont été des gouvernements assassins partant inscrite sur leur étendard l’extermination des masses populaires juives. Aujourd’hui encore, les pays qui se trouvent aux premières lignes du front de combat contre l’Union soviétique sont en même temps les forteresses de l’antisémitisme dans sa forme la plus sanglante : les pogromes fascistes en Roumanie, le boycottage économique et les pogromes antijuifs en Pologne, les troubles antisémitiques en Lettonie montrent que ces États gardes blancs ont repris l’héritage du tsarisme quant à l’oppression des juifs.
En Union soviétique seulement, à l’encontre de tous les autres pays de l’Europe orientale, il n’y a pas de pogromes. Lorsqu’en 1929, les troupes des gardes blancs ont dépassé la frontière soviétique en Sibérie et conquis la première ville-frontière, leur première action ce fut un pogrome antijuif. Ce n’est que par l’entrée de l’Armée rouge que l’ordre a été rétabli et les bandits gardes blancs punis.
La bourgeoisie juive est donc absolument certaine qu’une guerre contre l’Union soviétique sera forcément accompagnée d’effroyables massacres contre la population travailleuse juive, massacres qui dépasseront et de beaucoup tout ce qu’on a connu jusqu’ici.
Les sionistes ont lancé, comme mot d’ordre principal de leur propagande, la "défense de la nation juive", et la bourgeoisie juive essaie, par cette phrase, de leurrer les masses juives.
Pourtant, c’est précisément en ce moment où le danger de guerre menace de près, que les sionistes montrent leur véritable visage en faisant tout ce qui dépend d’eux pour obtenir une alliance avec les gardes blancs : ils se déclarent même prêts à tendre la main aux pogromistes de la pire sorte.
Le leader sioniste Pasmanik s’est allié, aussitôt après la révolution bolchéviste de 1917, aux monarchistes russes du camp des "Cent-Noirs". M. Yabotinski, un autre chef sioniste et membre du Comité exécutif, a conclu, en 1922, un pacte formel avec le bandit Petlioura qui ruisselait encore du sang des pogromes, en vue d’une lutte contre le bolchevisme.
Récemment encore, les congrès sionistes considéraient comme une tradition inéluctable d’adopter des résolutions contre l’Union soviétique. Pendant la grande action antisoviétique du Pape, les rabbins, sionistes ou non, n’ont raté aucune occasion de sévir du haut de leur autel, souvent même avec les représentants des autres cultes, contre l’Union soviétique.
Actuellement, les sionistes de tous les pays, et surtout ceux de Palestine, organisent une véritable orgie d’excitations antisoviétiques. La collaboration des capitalistes juifs avec le fascisme italien, le bloc en préparation qui doit réunir, au Wurtemberg, le parti d’État d’Allemagne, soutenu par la plus grande partie de la bourgeoisie juive, et les nationaux-socialistes antisémites, l’appui financier prêté par les groupements ultra-sionistes de la bourgeoisie juive d’Autriche aux organisations des Heimwehren[2], tous ces faits sont autant de preuves que la bourgeoisie juive et surtout sioniste n’hésite pas à passer au camp de l’antisémitisme fieffé, à trahir les masses juives et à les livrer aux pogromistes pourvu qu’elle puisse s’assurer une sécurité quelconque de classe.
Or, la bourgeoisie juive, et surtout les sionistes, n’entend pas se contenter du soutien financier et de la propagande en faveur du fascisme, elle tâche encore de s’assurer une place parmi les troupes offensives des gardes blancs destinées à marcher contre l’Union soviétique. Un chef sioniste bien connu l’a révélé involontairement.
Le Dr. Von Weisl, qui a fait dernièrement, en Pologne, une tournée de propagande au nom de l’organisation sioniste fasciste, a déclaré ce qui suit au cours d’un grand meeting qu’il a donné fin mars à Varsovie :
"Une concentration antisoviétique s’opère actuellement dans le monde entier. La voie ferrée Haïfa-Bagdad est construite pour la guerre contre l’Union soviétique. Nous devons participer à cette concentration antisoviétique avec une armée de 100.000 hommes. Notre voie, notre salut se trouvent vent à droite."
Il est douteux que ces 100.000 hommes soient d’un grand secours pour les généraux gardes blancs. On ne saurait pourtant sous-estimer les menaces et les préparatifs de guerre antisoviétiques des sionistes, d’autant plus que les social-fascistes sionistes des différents pays tâchent de présenter la bourgeoisie juive comme libérale, progressiste et nullement réactionnaire.
Il est du devoir de partis communistes qui travaillent parmi les masses juives, et surtout des partis communistes d’Amérique, de Pologne, de Roumanie, de Lituanie, de Palestine, de France, etc., d’arracher le masque du sionisme et de démontrer que les racontars du libéralisme et le caractère inoffensif de la bourgeoisie juive sont du domaine de la fantaisie, et que dans la lutte contre l’Union soviétique et contre le bolchévisme, la bourgeoisie juive, le sionisme et ses différentes agences social-fascistes ne formeront qu’un tout.
[1]. Correspondance internationale, no 40, 12e année, 14 mai 1932, p. 416.
[2]. En Autriche, le terme générique de "Heimwehr" (ou les variantes Heimwehren, Heimatwehr, Heimatschutz, Heimatdienst, Selbstschutzverband) désigne des unités de milices de volontaires qui ont été formées à l’origine après la 1re Guerre mondiale, puis regroupées à différents niveaux régionaux. Elles ont agi du côté des gouvernements réactionnaires contre la social-démocratie et les communistes.
1933-01-04 – Conférence des représentants du PC de Syrie et du PC de Palestine : « Les tâches des communistes dans le mouvement national arabe »
Conférence des représentants
du PC de Syrie et du PC de Palestine :
Les tâches des communistes
dans le mouvement national arabe [1]
(1931)
Étant donnée l’importance croissante du mouvement révolutionnaire dans les pays arabes, il nous semble nécessaire de donner une appréciation de la situation dans ces pays, envisagée du point de vue communiste, en tenant compte des expériences de la lutte antiimpérialiste dans les autres pays coloniaux.
*
1. Une des tâches essentielles de la lutte de libération révolutionnaire de l’énorme territoire du Proche-Orient contre l’impérialisme, est la solution de la question nationale arabe. Dans tous les pays arabes, les masses populaires se trouvent sous le joug de l’impérialisme. Sous une forme ou sous une autre, à des degrés différents, tous les pays arabes sont privés de leur indépendance étatique. La Palestine, la Transjordanie, l’Irak sont des pays sous mandat; ils sont entièrement sous la domination de l’impérialisme anglais. La Syrie est gouvernée par l’impérialisme français; l’Égypte se trouve sous la férule de l’Angleterre et "l’indépendance" du pays, proclamée en 1921, est une dérision envers la véritable indépendance, étant donné que les leviers de commande les plus importants au point de vue politique se trouvent entre les mains de l’impérialisme britannique. De plus, les Anglais restent les dictateurs du Soudan; la Tripolitaine est une colonie de l’impérialisme italien; la Tunisie et l’Algérie sont sous la domination française, et le Maroc est partagé entre l’impérialisme français et l’impérialisme espagnol. Le Yémen, le Hedjas et le Nedjd, tout en n’étant pas placés directement sous la domination de l’impérialisme, sont privés des conditions indispensables à une existence indépendante; étant encerclés par les colonies de l’impérialisme et placés sous leurs coups, ils sont tenus d’obéir aux ordres que leur dicte l’impérialisme.
Tout le système de la domination impérialiste sur les peuples arabes ne se base pas seulement sur leur asservissement direct, mais aussi sur leur démembrement arbitraire selon les indications de l’impérialisme mondial. Ce partage des peuples arabes entre l’impérialisme anglais, français, italien et espagnol reflète le rapport des forces qui s’est établi au cours de l’histoire entre ces impérialismes et qui vise à perpétuer leur domination. Il est en contradiction des plus flagrantes avec les intérêts vitaux des peuples arabes. Les frontières étatiques qui les séparent ont été établies et sont maintenues par la violence des impérialistes dont le principe est de "diviser pour régner". Ces frontières affaiblissent artificiellement la masse des peuples arabes dans leur lutte contre le joug étranger pour leur indépendance étatique et leur unité nationale, selon la décision librement exprimée par les masses populaires.
Le fond de la question nationale arabe consiste précisément en ce que l’impérialisme anglais, français, italien et espagnol a déchiré en morceaux ce corps vivant que constituaient les peuples arabes; en ce qu’il maintient dans un état de division féodale les pays arabes; en ce qu’il prive chaque pays en particulier des conditions nécessaires à son développement économique et politique indépendant; en ce qu’il empêche l’unité nationale et étatique des peuples arabes.
La Syrie a été divisée arbitrairement en cinq parties, séparées l’une de l’autre par une administration et des lois particulières, etc. Les Anglais se sont emparés de force du Soudan. L’impérialisme, transformant tous les pays arabes en un appendice agraire et en une source de matières premières des métropoles correspondantes, déformant et entravant le développement des forces productives et leur développement général, tente de ce fait même de conserver et de perpétuer l’asservissement de ces pays. De la sorte, les éléments féodaux acquièrent la prépondérance, tandis que le développement des éléments capitalistes se réduit en majeure partie à créer une bourgeoisie marchande, plus ou moins liée à la propriété foncière et féodale, attachée à la vente des produits des métropoles et à la fourniture de celles-ci en matières brutes. De plus, l’impérialisme maintient les monarchies féodales (Égypte, Maroc, Tunisie), crée de nouvelles monarchies semi-féodales (Irak, Transjordanie) en s’appuyant sur différentes piètres "dynasties", ou bien il crée son régime colonial impérialiste sans l’intermédiaire de ses monarques-agents (Palestine, Syrie, Tripoli, Algérie) en joignant à l’oppression et au brigandage la gestion de ces pays sur mandat de la S.d.N.
2. Ce qu’il y a de commun et de décisif pour tous les pays arabes, c’est que, parallèlement aux leviers de commande politiques de l’impérialisme, le capital financier étranger tient entre ses mains tous les leviers de commande économiques. Les banques les plus importantes, les fabriques, les chemins de fer, les ports, la navigation, les mines, les systèmes d’irrigation les plus importants, les leviers de commande du commerce extérieur, la dette publique, etc., se trouvent entre les mains du capital financier étranger. Bien plus, les rapaces impérialistes se sont emparés des meilleures terres dans la majorité écrasante des pays arabes (Maroc, Algérie, Tunisie, Tripoli, Égypte, Syrie, Palestine); de plus, l’impérialisme britannique a utilisé le sionisme contre-révolutionnaire pour s’emparer et voler les terres en Palestine. Les fellahs et les bédouins arabes sont repoussés sur les terres les plus mauvaises, sont privés de terres et de pâturages. L’impérialisme utilise ces leviers de commande politiques et économiques pour exploiter sans pitié les masses populaires arabes.
Dans l’oppression et l’exploitation des travailleurs, l’impérialisme s’appuie sur les cliques monarchiques-réactionnaires, sur les propriétaires cheiks féodaux et semi-féodaux, sur la bourgeoisie indigène de compradores et sur le haut-clergé. Ce qu’il y a de caractéristique, de commun et de décisif au régime agraire des pays arabes consiste précisément en ce que l’énorme partie des terres, du bétail, des pâturages, dont les propriétaires fonciers étrangers, les planteurs, les banques, les colons ou l’État ne se sont pas encore emparés, se trouvent entre les mains des propriétaires féodaux et semi-féodaux, des chefs de l’Eglise. Les fellahs et les bédouins sont l’objet de l’exploitation féodale dans ses pires formes (Hames[2], redevances). L’usure prospère largement sur le terrain de l’exploitation féodale de la paysannerie dans les conditions du développement des rapports marchands et monétaires, sur le terrain de la spoliation impérialiste du sol, la décomposition des tribus, la spoliation des terres des tribus par les propriétaires fonciers et le régime colonial impérialiste, l’évincement des bédouins de tous les pâturages. Les impôts excessivement élevés qui sont encore prélevés en partie sous forme naturelle (l’ochar en Syrie et en Palestine, etc.) rendent encore plus pénible la situation déjà intenable pour les principales masses de la paysannerie. Les différentes régions des pays arabes se trouvent à des niveaux différents du développement économique et de la lutte de classes. En Syrie, en Palestine et en Égypte, la lutte pour l’indépendance nationale et l’union nationale des peuples arabes sur la base d’un pouvoir national s’unit inévitablement à la lutte pour la révolution paysanne-agraire dirigée contre les conquérants impérialistes et leurs agents (les sionistes en Palestine) et en même temps contre la propriété féodale locale. En Irak, subsiste encore la propriété féodale de la tribu et du clan; elle est l’objet de la conquête des compagnies de planteurs, des couches féodales supérieures et de la bourgeoisie marchande locale qui agissent sous le contrôle de l’impérialisme. Ici, le centre de gravité du mouvement agraire se trouve dans la mobilisation des masses populaires dans la lutte contre les spoliateurs sur la base de la lutte contre l’impérialisme et ses complices directs. Ceci concerne à un plus grand degré des pays comme la Tripolitaine et le Maroc où la masse fondamentale de la population est encore liée à la vie nomade et au régime féodal et de clans, et où les centres urbains ne peuvent avoir leur influence révolutionnaire. Dans l’Algérie du Nord, il existe une domination coloniale plus ou moins affermie, consistant en une exploitation féroce de la population indigène fixe et en un développement relativement important des villes et des rapports capitalistes. Dans l’Algérie du Sud, il existe encore des tribus nomades qui n’ont pas été pacifiées par l’impérialisme français. Dans les conditions sociales et économiques arriérées, la paysannerie ne commence souvent à se constituer comme force indépendante que dans le processus de désagrégation de la commune semi-primitive et du clan. Il est absolument indispensable de tenir strictement compte de toute la diversité concrète de ces conditions pour poser exactement la question des rapports entre la révolution antiimpérialiste et la révolution paysanne-agraire chez les peuples arabes. Les partis communistes et les groupes de communistes des pays arabes doivent réserver une attention spéciale à l’étude de ces conditions, pour qu’elle soit utilisée dans les intérêts de la lutte révolutionnaire.
3. La lutte libératrice pour l’affranchissement des peuples arabes et pour la suppression du joug impérialiste pesant sous des formes les plus diverses selon le degré de développement des différents pays, s’étend déjà à tous les pays arabes. Au Maroc et au sud de l’Algérie, ainsi qu’en Tripolitaine, la lutte de libération nationale dégénère en des insurrections presque incessantes des tribus contre l’impérialisme français, italien et espagnol. En Tunisie, Destour est parvenu jusqu’à présent à se mettre à la tête et à décapiter le mouvement d’indignation des masses. En Égypte, le développement d’après-guerre est caractérisé par la marche par vague de la lutte nationale, qui a abouti maintes fois à des explosions massives du mécontentement. En Syrie, l’insurrection armée est réprimée en 1925 et déjà en 1929 se lève une nouvelle vague de la lutte anti-impérialiste. En Palestine, l’indignation de masse contre l’impérialisme britannique et son agence, le sionisme contre-révolutionnaire, a abouti plus d’une fois à des mouvements armés contre eux. En Irak, le mouvement national contre le mandat britannique ne se calme pas. Dans la lutte des Wahabites qui se déroula sous une certaine enveloppe religieuse, il y eut quelques éléments de l’impérialisme britannique, etc.
Fait caractéristique pour tous ces événements, c’est qu’ils ont soulevé un vif écho et de la sympathie dans tout l’Orient arabe. Malgré les frontières étatiques artificielles, malgré la division féodale, malgré que le mouvement ait été dirigé tantôt contre l’impérialisme anglais, tantôt contre l’impérialisme français ou contre l’impérialisme italien ou espagnol, la lutte nationale qui se déroulait, dans un pays arabe, trouvait tel ou tel écho dans tous les pays arabes, de Palestine jusqu’au Maroc.
L’aspiration des masses populaires arabes à l’unité nationale dans des frontières étatiques établies non pas sur les indications de l’impérialisme, mais sur la base de leur propre décision librement prise, est indissolublement liée à leur aspiration de se débarrasser du joug de l’impérialisme anglais, français, italien et espagnol. Les masses populaires arabes sentent que pour rejeter le joug de l’impérialisme elles doivent unir leurs efforts en leur communauté de langue, de conditions historiques, en ayant en vue leur ennemi commun. Leur cohésion dans la lutte révolutionnaire contre l’impérialisme et l’ampleur de cette lutte montrent qu’il existe chez les peuples arabes toutes les conditions indispensables pour la suppression du joug impérialiste, pour obtenir l’indépendance nationale et créer des états arabes qui ensuite, sur une décision librement consentie, pourront s’unir sur des bases fédératives.
4. La transformation des pays arabes en un complément agraire et source de matières premières pour les métropoles, et la grande diversité des formations économiques aboutissent à ce que la constitution des classes de la société capitaliste et le développement des éléments d’étatisme national se déroulent avec une grande lenteur et une profonde inégalité. L’impérialisme utilise intégralement cette circonstance dans son propre intérêt, en groupant sous sa conduite les éléments réactionnaires et féodaux et en s’efforçant de faire des pays arabes de solides points d’appui pour leur politique impérialiste d’agression et de conquêtes. L’impérialisme britannique en particulier, utilise sa domination sur l’Irak, la Palestine et l’Égypte pour protéger les approches de l’Inde, pour préparer la guerre contre l’U.R.S.S. et étendre son influence dans la partie orientale de la Méditerranée. L’impérialisme français s’efforce de transformer la population arabe de ses colonies en chair à canon pour la prochaine guerre impérialiste et pour l’intervention contre l’U.R.S.S. Les couches supérieures agrariennes-féodales et féodales de tous les rayons à population fixe, sont passées d’une façon plus ou moins définitive aux côtes de l’impérialisme. Le national-réformisme règne dans les rangs de la bourgeoisie arabe et des propriétaires fonciers qui sont liés avec elle. Il y prend un caractère contre-révolutionnaire et capitulard toujours plus prononcé. La bourgeoisie et les éléments bourgeois-agrariens sont incapables de mener une lutte révolutionnaire contre l’impérialisme et ils penchent toujours plus vers un accord contre-révolutionnaire avec lui dans les cadres de concessions réduites et pseudo-quasi-constitutionnelles qui ne servent qu’à masquer la domination impérialiste. Le mouvement de masse de l’été 1930, en Égypte, a mis nettement en lumière le rôle de trahison du Wafd qui a supprimé le mot d’ordre de "l’indépendance" et cherche seulement à obtenir une constitution, qui craint plutôt l’éveil des masses paysannes que la capitulation définitive devant l’impérialisme (il consent à conclure un accord anglo-égyptien). La position du Kout-el-Vatan en Syrie consiste à jouer à l’opposition en renonçant complètement à toute action révolutionnaire, à toute lutte effective. Nombre des anciens chefs de l’insurrection de 1925 sont à présent tranquillement accroupis aux pieds des généraux français. Kout-el-Vatan se prépare à pactiser avec les oppresseurs français. En Palestine, le Comité exécutif arabe est entré dans la voie de la trahison en rivalisant avec le sionisme pour obtenir des concessions de l’impérialisme britannique en échange de la "tranquillité" des masses populaires arabes. Le national-réformisme devient toujours plus contre-révolutionnaire et capitulard au fur et à mesure que s’accroît, surtout sous l’influence de la crise agraire et de la crise industrielle mondiale, le mécontentement et l’indignation des masses travailleuses: d’autant plus qu’il ne se heurte pas suffisamment dans sa trahison des intérêts nationaux à la résistance des masses de paysans et des ouvriers arabes qui n’ont pas encore su s’organiser suffisamment pour opposer leur plate-forme révolutionnaire au réformisme bourgeois et bourgeois-agrarien. En Irak, le parti national en appelle à la S.d.N. et en fait ne mène pas la lutte contre les conquérants anglais, se bornant seulement à de la phraséologie. En Tunisie, les débris du Destour sont passés dans le sillage de l’impérialisme français. En Algérie, le national-réformisme bourgeois-agrarien n’exige que la reconnaissance des droits civiques français aux arabes. Le national-réformisme bourgeois et bourgeois-agrarien se dresse contre la domination impérialiste, seulement dans les cadres des intérêts exploiteurs de la bourgeoisie et des agrariens indigènes. Ils veulent exploiter eux-mêmes la masse ouvrière et paysanne. Cependant, étant donné que leurs intérêts directs d’exploiteurs, surtout dans les conditions de la crise et de la pression impérialiste sur les colonies, entrent en contradiction avec les intérêts généraux nationaux, ils trahissent ouvertement les intérêts généraux nationaux et aident l’impérialisme dans sa lutte contre les masses populaires. La nature contre-révolutionnaire et traître du national-réformisme est bien loin d’avoir été suffisamment mise en lumière aux yeux des grandes masses des ouvriers, des paysans et de la petite bourgeoisie des villes. Dans les pays arabes, le réformisme ne quitte pas les limites des frontières étatiques fixées par l’impérialisme et divisant artificiellement les peuples arabes. Il capitule devant les monarchies féodales qui sont des instruments de l’impérialisme et refuse de lutter contre l’impérialisme à l’échelle panarabe. La particularité de l’étape actuelle consiste en ceci: alors que dans tous les pays arabes, le national-réformisme capitule ouvertement en face de l’impérialisme, les masses des ouvriers, des paysans et de la petite bourgeoisie des villes sont entraînées toujours plus énergiquement dans la lutte pour leurs intérêts essentiels, dans la lutte d’affranchissement national. Le fait que le national-réformisme contre-révolutionnaire reste insuffisamment dévoilé à leurs yeux, menace des suites les plus dangereuses, car cela facilite de nouvelles trahisons contre-révolutionnaires et des coups à l’improviste. Il faut maintenant plus que jamais opposer au national-réformisme contre-révolutionnaire et capitulard, le front révolutionnaire panarabe et anti-impérialiste des grandes masses des ouvriers, des paysans et de la petite bourgeoisie des villes, front qui s’appuie sur le développement des mouvements ouvrier et paysan et y puise ses forces.
5. Dans différents pays arabes, la classe ouvrière a joué et joue déjà un rôle toujours croissant dans la lutte de libération nationale (Égypte, Palestine, Irak, Algérie, Tunisie, etc.). Dans différents pays, les organisations syndicales de la classe ouvrière se constituent déjà ou se rétablissent après leur destruction, quoique pour la plupart elles se trouvent entre les mains des nationaux-réformistes. Les grèves et manifestations ouvrières, la participation active des masses ouvrières à la lutte contre l’impérialisme, certaines couches de la classe ouvrière qui s’éloignent des nationaux-réformistes, tout cela signale que la jeune classe ouvrière arabe est entrée dans la voie de la lutte pour remplir son rôle historique dans la révolution anti-impérialiste et agraire, dans la lutte pour l’unité nationale. Des partis communistes se sont déjà constitués et se forment dans différents pays.
La crise mondiale industrielle et agraire a touché d’une façon ou d’une autre les pays arabes et a porté un coup rude aux masses ouvrières et paysannes. La réduction du salaire, le chômage rendent encore plus précaire le niveau de vie déjà misérable du prolétariat et le poussent dans la voie de la lutte de classes révolutionnaire. Les paysans pauvres et moyens en voie de se ruiner, et les ouvriers souffrent d’une misère sans issue et perdent leur travail, les représentants de la population pauvre des villes et les grandes couches de la petite-bourgeoisie ressentent maintenant beaucoup plus qu’auparavant, le joug de l’impérialisme et commencent à se dresser dans la lutte pour l’affranchissement national. L’impérialisme s’efforce de faire retomber sur eux toutes les suites de la crise et de leur faire payer tous les frais. La nouvelle vague d’indignation de la paysannerie contre les prétentions insupportables des propriétaires fonciers, des usuriers et des agents de l’impérialisme a tendance à fusionner avec la lutte des ouvriers pour un morceau de pain, avec la protestation contre le joug impérialiste. Elle se joint à la lutte pour l’unité nationale et l’indépendance nationale de tous les pays arabes, déchirés en morceaux par les chacals du capital anglais, français, italien et espagnol. Dans ces conditions, la lutte croissante des masses arabes contre l’impérialisme est avec la lutte révolutionnaire en Chine, aux Indes, en Indochine, etc., en Amérique latine et dans l’Afrique noire, le facteur le plus important dans la crise de tout le système colonial impérialiste.
En Syrie, en Palestine et en Égypte où le mouvement ouvrier de classe s’est plus ou moins constitué, où des partis communistes se sont formés et où le mouvement paysan a atteint un degré élevé de maturité, où le développement ultérieur de la lutte antiimpérialiste est inconcevable sans une lutte conséquente et systématique contre le national-réformisme, la tâche directe et urgente des partis communistes est de construire leur travail en s’orientant sur la révolution paysanne-agraire anti-impérialiste et antiféodale. Le renversement du joug impérialiste, la confiscation de toutes les concessions, entreprises, constructions, plantations, et autres concessions des impérialistes, l’indépendance nationale et étatique complète (plus la suppression de la monarchie en Égypte), la confiscation de toute la propriété foncière des agrariens féodaux et des colons spoliateurs, basée sur l’exploitation du travail d’autrui, la journée de huit heures et les assurances sociales pour les ouvriers au compte des capitalistes, la liberté d’organisation des travailleurs, le gouvernement ouvrier et paysan, la lutte pour l’affranchissement des peuples arabes et leur libre fédération, – telles sont les principales revendications qui déterminent le contenu de la révolution antiimpérialiste et antiféodale.
C’est sur cette base qu’il faut établir une ligne de démarcation avec le national-réformisme et lutter contre lui. À titre de revendications partielles, il faut exiger la réduction de la journée de travail à huit heures, l’augmentation des salaires, l’assurance-chômage au compte des capitalistes, la liberté des organisations ouvrières et paysannes, l’annulation des dettes des paysans pauvres et moyens envers les usuriers, les propriétaires fonciers et les banques, cessation du paiement des prix du fermage, retrait de toutes les forces armées des impérialistes et plébiscite libre sur la question de la libre détermination de l’Etat (en Egypte, sur la monarchie et le traité anglo-égyptien; en Syrie et en Palestine sur le mandat de la SDN). Dans les pays les plus arriérés, tels que l’Irak, la Tunisie, la Tripolitaine, le Maroc, les groupes de communistes qui existent doivent s’efforcer d’organiser et de constituer le mouvement antiimpérialiste croissant qui apparaît spontanément, en le reliant à la lutte contre les couches supérieures des féodaux et réactionnaires et contre le national-réformisme, en le reliant à la lutte des ouvriers et paysans pour leurs besoins journaliers. En Algérie, colonie française entièrement asservie, le centre de gravité du travail doit être porté sur le développement de la lutte et l’organisation des ouvriers arabes, contre les salaires de famine et les conditions de travail dans les colonies et aussi sur la lutte contre la spoliation des terres des arabes par les colonisateurs. Les mots d’ordre qui doivent unir tous les paysans arabes dans la lutte anti-impérialiste, doivent être: 1) Chassons l’impérialisme des pays arabes; 2) Complète indépendance nationale et étatique des pays arabes, liberté pour eux de décider de leur système étatique et de fixer leur frontière; 3) Libre fédération des peuples arabes libérés dans les cadres d’une fédération ouvrière et paysanne des peuples arabes, sur la base de l’alliance de la classe ouvrière, de la population laborieuse des villes et des paysans travailleurs.
Le mot d’ordre de la fédération ouvrière paysanne des peuples arabes peut et doit être lancé, non pas dans le sens que la classe ouvrière conditionne sa participation à la lutte de libération nationale antiimpérialiste par la victoire directe de la classe ouvrière et des masses fondamentales de la paysannerie. Il doit être interprété ainsi: le prolétariat, tout en menant la lutte pour la libération nationale avec le maximum de fermeté et d’esprit de suite, quelles que soient les circonstances, explique en même temps aux masses que l’indépendance nationale ne peut être solidement conquise sans une révolution agraire-paysanne et sans l’instauration d’un gouvernement ouvrier-paysan, tout au moins dans les pays arabes les plus développés (Syrie, Palestine, Égypte, Algérie). Les partis communistes ne sauront entraîner à leur suite les grandes masses ouvrières contre la bourgeoisie, les masses paysannes contre les impérialistes, les conquérants, les propriétaires fonciers et les usuriers, ne sauront gagner l’appui de la population pauvre des villes et des masses petites-bourgeoises, que lorsqu’ils seront en même temps les promoteurs et les organisateurs de la lutte contre l’impérialisme, pour la libération nationale des peuples arabes. L’hégémonie de la classe ouvrière ne peut être réalisée sans une lutte tenace du prolétariat pour l’indépendance nationale des arabes et pour leur liberté nationale.
Les communistes sont tenus de mener la lutte pour l’indépendance nationale et l’unité nationale, non seulement dans les frontières étroites et artificiellement créées par l’impérialisme et les intérêts dynastiques de chaque pays arabe, mais aussi à l’échelle panarabe, pour l’unité nationale de tout l’Orient. Le mouvement antirévolutionnaire[3] anti-impérialiste doit trouver sa force, acquérir une véritable ampleur révolutionnaire, devenir le centre d’attraction pour les masses les plus grandes, en liquidant les frontières artificiellement créées. Cela facilitera également la lutte contre l’influence réactionnaire du clergé. Il ne petit se produire une explosion du mouvement révolutionnaire antiimpérialiste en Égypte, en Palestine ou dans un autre pays arabe quelconque, d’une façon isolée et sans l’appui des autres pays arabes. Les partis communistes sont appelés à devenir les organisateurs de la lutte pour la libération nationale, pour la révolution antiimpérialiste à l’échelle panarabe.
L’attitude envers les groupements nationaux révolutionnaires petits-bourgeois qui mènent, quoique avec une grande fluctuation, la lutte contre l’impérialisme, doit être déterminée par cette règle: marcher séparément, frapper ensemble. Il est possible dans ce but d’établir avec eux un certain accord temporaire pour une action déterminée, en critiquant absolument leurs hésitations et leur manque d’esprit de suite et en conservant toute l’indépendance idéologique et organique du mouvement communiste. Les partis communistes doivent s’efforcer de gagner non seulement les ouvriers et les paysans aux côtés de la lutte impérialiste[4], mais aussi les grandes couches de la petite bourgeoisie des villes. Tout en tenant compte de toutes les conditions concrètes de la lutte, les partis communistes doivent se souvenir que les contradictions croissantes entre les impérialistes, qui aboutissent inévitablement à la guerre mondiale, crée un terrain particulièrement favorable à une nouvelle poussée vers le mouvement national révolutionnaire arabe. La position stratégique des pays arabes et le désir des impérialistes d’utiliser les peuples arabes comme chair à canon dans la nouvelle guerre mondiale et pour une intervention contre l’U.R.S.S., tout cela donne une importance particulière à la lutte anti-impérialiste des masses populaires arabes.
6. En indiquant la nécessité d’appliquer les décisions antérieures du parti relatives aux tâches des communistes dans chaque pays arabe, nous soulignons que pour intensifier l’activité des communistes dans tous les pays arabes, il est nécessaire de prendre les premières mesures suivantes:
1) Développer une vaste campagne de masse sur les buts et les tâches du mouvement d’affranchissement national arabe antiimpérialiste, en l’alliant avec les tâches immédiates du mouvement ouvrier et paysan dans les pays correspondants.
En menant la lutte pour le renversement du joug de l’impérialisme dans chaque pays, il faut coordonner ce mot d’ordre avec la lutte pour la libre disposition nationale des peuples arabes: en l’occurrence, les communistes mènent l’agitation en faveur de l’unité nationale sous la forme d’une fédération ouvrière-paysanne panarabe.
2) Il est nécessaire d’organiser dans ce but des meetings, des réunions en plein air et, le cas échéant, des manifestations, de publier des tracts spéciaux et de constituer des comités de lutte et d’initiative antiimpérialistes avec des représentants des fabriques et des usines, des villages et de la population travailleuse des villes.
3) Etablir un contact plus régulier et plus ferme pour l’échange de l’expérience et pour la coordination du travail, les premiers temps entre les P.C. d’Egypte, de Syrie, de Palestine et les communistes d’Irak, en ayant en vue de gagner par la suite à cette collaboration générale les communistes de Tripolitaine, de Tunisie, du Maroc et d’Algérie. Il faut, d’une part, prendre des mesures urgentes pour l’organisation et le groupement des communistes en Algérie, Tunisie et Maroc et, d’autre part, s’orienter par la suite vers la transformation des organisations de ces pays en partis communistes indépendants.
La Conférence des représentants du P.C. de Syrie et du P.C. de Palestine
[1]. Correspondance internationale, no 1, 13e année, 4 janvier 1933, p. 8, et no 3, 13e année, 11 janvier 1933, p. 32.
[La conférence s’est tenue en 1931. (Cf. Tareq Y. Ismael and Jacqueline S. Ismael, The Communist Movement in Syria and Lebanon, Gainesville, FL, University Press of Florida, 1998.]
[2]. Khamès : métayers qui ne gardent pour eux que le cinquième de la récolte.
[3]. Lire "révolutionnaire"; erreur dans l’original.
[4]. Lire "antiimpérialiste"; erreur dans l’original.
1931-12-09 – J. B. : « Le régime britannique de terreur en Palestine »
J. B. (Palestine) :
Le régime britannique de terreur en Palestine [1]
(9 décembre 1931)
L’impérialisme britannique vient de nommer un nouveau haut-commissaire en Palestine en la personne d’un général qui doit veiller avent tout à l’exécution des différents projets stratégiques (ligne de chemin de fer Haïfa-Bagdad, nouvelles lignes aériennes, etc.) et à l’écrasement du mouvement révolutionnaire par tous les moyens dont dispose une dictature militaire. Le général a renforcé son appareil policier et augmenté le nombre de ses agents. Il aggrave les poursuites contre les militants nationaux-révolutionnaires et serre la vis des impôts pour soutirer le maximum possible aux masses paysannes.
Dans ce régime de terreur, l’impérialisme britannique est secondé par les provocations sionistes qui augmentent au possible la révolte et le désespoir des masses arabes. Ces provocations ont pris un essor nouveau depuis le début de la saison des oranges. Le reflux de l’argent des caisses sionistes, qui rend difficile la continuation de la colonisation des immigrés juifs sur la terre volée aux paysans arabes, oblige les capitalistes sionistes (appuyés par les chefs social-impérialistes de la Histadruth) à mener avec encore plus de violence leur lutte pour chasser les Arabes et notamment les ouvriers arabes.
Les provocations sionistes contre les paysans arabes vont si loin qu’elles s’opposent même à l’enregistrement des paysans arabes dépourvus du terre. Les sionistes craignent que les effets désastreux de leur politique à l’égard des masses paysannes deviennent publics. Aussi, ne se contentent-ils plus de l’armement par l’impérialisme britannique des colonnes juives lancées contre les petits paysans arabes. La presse sioniste demande maintenant (et elle est en cela appuyée par les chefs du Parti travailliste britannique) l’armement de chaque Juif afin que chaque sioniste ait la possibilité de tirer sans trop de formalité sur les "brigands arabes".
La force militaire britannique et les colons sionistes armés étant à même d’écraser tout soulèvement populaire comme celui qui s’est produit le 23 août denier à Nablus, le désespoir pousse les fellahs et les bédouins à gagner les champs et à s’organiser dans des bandes de partisans. Des attaques à main armée, que la Palestine n’avait connues même au temps des Turcs, ont maintenant lieu fréquemment. Plus de 24 attaques de ce genre ont été enregistrées au cours des deux deniers mois. Et ce mouvement ayant un caractère spontané et se renforçant chaque jour, les expéditions militaires ou de police n’y peuvent rien.
Le mécontentement croissant des masses ne se manifeste pas seulement à la campagne, mais aussi parmi les ouvriers des villes. Les sympathies pour les communistes augmentant aussi bien parmi les ouvriers arabes que parmi les ouvriers juifs qui ont quitté le camp sioniste. Un groupe d’ouvriers juifs a même demandé au gouvernement soviétique la permission de former une colonie dans le Birobidjan. Chaque jour, les sympathies pour l’Union soviétique s’accroissent parmi les ouvriers juifs et arabes.
L’impérialisme britannique essaie de s’opposer à ces sympathies pour le communisme et l’Union soviétique en aggravant le régime de terreur. D’après le rapport officiel du gouvernement de Palestine, 44 personnes, dont 17 communistes et ouvriers révolutionnaires, ont été déportés au cours d’une seule année. La justice de classe de l’impérialisme distribue chaque jour des nouvelles peines de prison ou de travail forcé. Un détachement armé a affreusement torturé les détenus communistes juifs et arabes qui, le 7 novembre, avaient chanté des chants révolutionnaires dans la prison de Jérusalem. Douze camarades ont dû être hospitalisés à la suite des tortures qu’ils subirent. Du reste, les bourreaux britanniques ne font aucun secret de leur intention de torturer jusqu’à la mort les militants communistes emprisonnés.
Cette nouvelle étape de terreur ne saura détruire le mouvement révolutionnaire en Palestine. Elle montre seulement que l’impérialisme britannique recourt en Palestine aux mêmes méthodes barbares qu’il applique dans ses autres colonies, aux Indes, en Égypte, en Afrique, etc.
Le prolétariat des pays des métropoles se doit d’aider les masses travailleuses des pays opprimés dans leur lutte d’émancipation sociale et nationale.
1931-02-25 – Bob : « La lutte des communistes arabes »
Bob (Jaffa) :
La lutte des communistes arabes [1]
(25 février 1931)
L’activité des communistes arabes qui, ces derniers temps, s’est considérablement accrue, cause une grande inquiétude aux impérialistes et à la bourgeoisie arabe nationale-réformiste. La lutte contre le communisme en Egypte et dans les autres pays arabes avait toujours été basée sur la supposition que les ouvriers et paysans "indigènes" étaient immunisés par une "triple carapace" contre l’agitation communiste: par leur "frugalité", leur faible degré d’organisation et leurs traditions musulmanes. Les impérialistes et leurs agents indigènes ont toujours souligné que, dans le Proche-Orient, l’Internationale communiste ne pouvait prendre pied que parmi les émigrés – Arméniens en Syrie, juifs en Palestine, Grecs en Egypte ‑ mais non dans la masse de la population indigène. Il vient d’être prouvé que cette "triple carapace" ne suffit cependant pas à empêcher la pénétration du communisme dans les masses de la population arabe musulmane.
La terrible crise économique qui ruine complètement les petits paysans, qui jette les ouvriers dans les rangs de l’armée des sans-travail et des sans-pain, l’oppression impérialiste insupportable poussent les masses arabes à prêter l’oreille aux mots d’ordre du parti communiste. La proclamation du Parti communiste de Syrie, lancée au cours de l’année 1930 et qui provoqua des cris d’alarme dans toute la presse bourgeoise de Syrie, ne fut pas le couronnement d’une action du parti, mais seulement le prélude de toute une série d’actions du parti qui touchèrent toutes les villes importantes et les campagnes de Syrie. Ce qui est important, c’est que les ouvriers et les fellahs arabes participent activement et d’une manière dirigeante au travail du parti.
Non moins importants fut l’arabisation du Parti communiste de Palestine dont la direction a passé, depuis le VIIe Congrès du Parti (décembre 1930), aux mains d’un Comité central à majorité arabe. Non seulement les organes franchement pro-impérialistes, mais aussi les organes nationaux-réformistes durent avouer que l’agitation du P.C. de Palestine a trouvé un vif écho dans les villages arabes, parmi les fellahs affamés, désespérés, chassés de leurs terres. Les mots d’ordre de la révolution agraire, de la lutte émancipatrice autonome des travailleurs arabes, avec le concours de l’avant-garde des ouvriers juifs, a tellement effrayé la presse qu’elle réclama "une lutte plus énergique contre le communisme", "l’extermination des communistes", etc.
La vague de répression anticommuniste correspondait aussi bien aux intérêts impérialistes menacés par le mouvement des masses laborieuses qu’aux aspirations de la bourgeoisie indigène qui – du moment qu’il s’agit d’une véritable lutte révolutionnaire antiimpérialiste – se trouve absolument du côté de l’impérialisme. En Syrie, beaucoup d’ouvriers furent arrêtés parce que suspects de communisme. L’attitude courageuse d’une partie des communistes arabes se confessant ouvertement pour l’idée communiste et déclarant que communisme veut dire libération nationale et amélioration de la situation des ouvriers, eut une grande répercussion. D’autres se solidarisèrent avec la lutte révolutionnaire du P.C. de France.
En Palestine, non seulement les ouvriers arabes faisant de la propagande communiste furent exécutés, mais également ceux entretenant des relations avec les ouvriers révolutionnaires. Sans même respecter les lois impérialistes, tous les ouvriers arabes "suspects de communisme" furent arrêtés arbitrairement, même quand ils étaient seulement suspectés de faire de la propagande pour l’indépendance de la Palestine. La police britannique emploie, comme l’ancienne Okhrana tsariste, des mouchards et des provocateurs.
La procédure judiciaire est non moins sommaire qu’arbitraire. Les prévenus ne sont pas traduits devant les tribunaux ordinaires, mais devant les juges administratifs qui jugent comme bon leur semble sur la foi d’une disposition policière, aussi fantaisiste qu’elle soit.
Les buts des persécutions des autorités françaises en Syrie ainsi que des bourreaux britanniques de Macdonald en Palestine, est clair: l’impérialisme reconnaît le danger que constitue la pénétration des idées révolutionnaires dans les masses arabes, parmi les paysans sans terre et les artisans et ouvriers affamés. Il s’aperçoit que de ces masses sortent les dirigeants, les cadres communistes qui ‑ contrairement aux nationaux-réformistes toujours enclins au marchandage et au compromis ‑ posent la question de la lutte impitoyable contre l’impérialisme. En présence de l’importance qu’a le Proche-Orient pour la prochaine guerre contre l’Union soviétique, tout courant révolutionnaire doit être anéanti dans le germe. C’est pourquoi on se propose "d’extirper" par la terreur la plus brutale le cadre existant déjà et d’intimider les masses pour qu’elles ne participent pas aux actions communistes.
Les communistes arabes résistent de toutes leurs forces à la terreur impérialiste. Ils poursuivent leur action antiimpérialiste parmi les ouvriers et paysans. Aux partis frères des métropoles (avant tout de l’Angleterre et de la France), de mener des actions de solidarité avec leurs frères coloniaux opprimés par leurs impérialismes.
1930-04-10 – Nadab : « Le premier congrès arabe en Palestine et la lutte anti-impérialiste dans les pays arabes »
Nadab :
Le premier congrès arabe en Palestine
et la lutte antiimpérialiste dans les pays arabes [1]
(10 avril 1930)
Le 23 août 1929, une insurrection antiimpérialiste éclatait en Palestine; le 11 janvier 1930 se réunissait à Haïfa le premier congrès ouvrier arabe. Entre ces deux événements, il existe une liaison très étroite. Sans l’insurrection d’août, il n’y aurait pas eu de congrès; à son tour, le congrès aura une grande influence sur le développement de la lutte de classe et de la lutte antiimpérialiste en Palestine. Et pas seulement en Palestine. La petite colonie britannique est fortement liée avec le Liban, la Syrie, l’Irak et l’Égypte, et cette liaison s’est manifestée de façon orageuse au cours de l’insurrection d’août. C’est pourquoi ce congrès mérite une attention spéciale de la part du prolétariat international révolutionnaire; il ne doit pas être considéré comme un événement local, mais comme le commencement d’une nouvelle étape de la lutte antiimpérialiste des masses ouvrières et paysannes des pays arabes.
1. La situation des ouvriers et le mouvement ouvrier dans les pays arabes
Dans tous les pays arabes que nous avons énumérés (sauf l’Égypte), le capitalisme n’a commencé à se développer que relativement depuis peu de temps. Dans tous ces pays les éléments féodaux sont très forts dans l’économie. La classe ouvrière arabe est très jeune. Les ouvriers agricoles en constituent le groupe le plus important. Le prolétariat industriel est faiblement développé et très fortement (comme tous les ouvriers urbains) lié à la paysannerie. Exploités par l’impérialisme, les grands propriétaires fonciers et les capitalistes, les paysans arabes se paupérisent rapidement et émigrent dans les villes à la recherche de travail. L’industrie, dont le développement est freiné par l’impérialisme, ne peut absorber une partie tant soit peu considérable de l’"excédent" de la population rurale. La réserve de main-d’œuvre dans les pays arabes est énorme. Tout cela entraîne une situation économique extrêmement pénible pour les ouvriers arabes, dont le nombre a augmenté considérablement, surtout depuis la guerre.
Avant la guerre, abstraction faite des unions purement corporatives, il n’y avait presque pas de syndicats dans les pays arabes. Après la guerre, sous l’influence de la crise révolutionnaire, des syndicats commencèrent à s’organiser en Égypte, puis en Syrie et en Palestine. Les syndicats les plus puissants furent, il va de soi, créés en Égypte, où en 1921 eut lieu un congrès des syndicats révolutionnaires auquel fut constitué une Confédération englobant plusieurs dizaines de milliers d’ouvriers. Née de le poussée révolutionnaire, mais n’ayant ni cadres syndicaux ni direction politiquement formée (le parti communiste égyptien était alors très faible) cette Confédération ne tarda pas à s’effondrer (1924). Elle fut remplacée par des syndicats jaunes (tabacs, textiles, tramways, dockers) qui se trouvent entièrement entre les mains de la bourgeoisie égyptienne. Les ouvriers syriens commencèrent à s’organiser après les ouvriers égyptiens, quoiqu’une grève du premier mai eût déjà eu lieu à Beyrouth en 1913. Peu nombreux et faibles, n’ayant jamais pratiqué une politique ouvrière combative, les syndicats (tabacs, typographes, chauffeurs) sont, à l’heure actuelle, dirigés par les éléments nationaux-réformistes, au profit de la bourgeoisie syrienne. En Palestine, en 1923‑24, un grand capitaliste organisa le "Parti ouvrier arabe à Nablous"; en 1924, fut créée l’Union des ouvriers arabes à Haïfa; en 1927, se constituèrent les syndicats du Livre et des cochers-charretiers. Les organisations ouvrières arabes de Palestine étaient beaucoup plus faibles que celles de Syrie. Elles n’existèrent que peu de temps et firent peu parler d’elles. Au moment du congrès, l’organisation de Nablous ainsi que les syndicats du Livre et des cochers-charretiers, créés par le Parti communiste de Palestine, avaient disparu.
Malgré l’absence presque complète d’organisations syndicales, malgré l’extrême faiblesse et l’opportunisme des rares syndicats existants, il s’est produit, ces dernières années, dans les pays arabe, des grèves relativement fréquentes, grèves qui éclataient spontanément, qui se déroulaient ordinairement sans direction ou sous la direction des nationaux-réformistes et qui, dans la plupart des cas, se terminaient par la défaite des ouvriers ou par un compromis pourri. Une partie de ces grèves, surtout en Égypte, avaient un caractère très orageux et étaient accompagnées de sérieuses bagarres avec la police. Ces batailles de classe démontrèrent les qualités combatives des ouvriers et l’absence complète d’une organisation tant soit peu capable de lutte. Il était très difficile aux faibles partis communistes d’Égypte, de Syrie et de Palestine, travaillant dans des conditions extrêmement pénibles, de créer des organisations syndicales de classe indépendantes, et ce n’est que ces tout derniers temps que le PC de Palestine a réussi à obtenir quelques succès sous ce rapport.
2. Les masses ouvrières arabes et la révolution nationale
Les ouvriers arabes ont pris part aux batailles antiimpérialistes révolutionnaires, non comme une force organisée indépendante, mais comme une masse amorphe, suivant spontanément une direction n’ayant rien d’une direction prolétarienne.
Ni dans le mouvement révolutionnaire de l’Irak en 1920‑22, ni en Palestine en 1919‑26, ni pendant la révolution syrienne de 1925‑27, les ouvriers arabes n’intervinrent en tant que facteur indépendant. Si les revendications paysannes trouvaient tout au moins une expression déformée dans les revendications posées par les nationalistes, les revendications ouvrières non seulement étaient complètement passées sous silence par les nationalistes, mais n’étaient même pas posées par les ouvriers eux-mêmes. Ceux-ci ne se sentaient pas encore une classe à part‑ et ce fut là, précisément, le phénomène le plus caractéristique de l’époque des batailles antiimpérialistes de 1919 à 1927. À la tête des masses insurgées marchaient alors des groupes bourgeois (Égypte) et bourgeois-féodaux (Syrie, Irak, Palestine), sans qu’il y eût une organisation ouvrière indépendante tant soit peu importante. Et il faut dire que les groupes bourgeois, féodaux savaient très bien se servir des masses ouvrières, auxquelles elles faisaient tirer les marrons du feu pour le Capital.
Les partis bourgeois ont parfaitement compris l’utilité qu’ils peuvent retirer de l’exploitation politique du prolétariat. Ainsi, en Égypte, après son coup d’État, le dictateur Mohammed Mahmoud fit une large publicité autour des réformes qu’il allait soi-disant accomplir : construction de logements pour les ouvriers, législation ouvrière, aide sanitaire, etc. Aucune de ces promesses ne fut tenue. Mohammed Mahmoud espérait, au moyen de promesses et de gestes solennels enlever au Wafd les organisations existantes en Égypte et, sinon les gagner à sa cause, du moins les neutraliser.
À partir de 1925‑1927 (dans certains pays tôt, dans d’autres plus tard) la bourgeoisie arabe s’est orientée ouvertement vers un rapprochement avec l’impérialisme. Le Wafd égyptien, qui n’avait jamais été un parti révolutionnaire, a cherché à s’entendre définitivement avec l’Angleterre. Le Comité exécutif arabe en Palestine a renoncé effectivement depuis 1926 au mot d’ordre de la non-coopération; les milieux dirigeants bourgeois-féodaux de Syrie, après la défaite de l’insurrection, ont fait tous leurs efforts pour obtenir la paix. Les raisons qui déterminèrent les nationalistes à adopter cette orientation réformiste furent :
1) L’expérience chinoise;
2) La crainte que les ouvriers et les paysans de leurs pays respectifs ne s’éveillent et ne manifestent une activité excessive;
3) Certaines faveurs économiques et promesses politiques de la part des impérialistes.
Cependant, l’entente entre la bourgeoisie nationale, les féodaux et l’impérialisme ne signifie nullement une atténuation des antagonismes existants entre la masse fondamentale de la population coloniale et les impérialistes. Bien au contraire. Le rapprochement des bourgeois et des propriétaires fonciers arabes avec l’impérialisme est la preuve incontestable de l’aggravation de ces antagonismes. À l’heure actuelle, après l’explosion de la crise américaine et sa transformation en crise mondiale, après l’aggravation de la crise agraire, après les troubles révolutionnaires qui ont ou lieu dans une série de colonies, il n’est pas douteux que nous sommes en présence d’une nouvelle ascension de la vague révolutionnaire dans les colonies.
Oui donc dirigera cette reprise du mouvement révolutionnaire? Seuls des opportunistes avérés peuvent espérer en la mentalité révolutionnaire de la bourgeoisie. Peut-être la petite-bourgeoisie (et. avant tout, les intellectuels), en la personne des groupes radicaux de gauche, conduira-t-elle les masses à la bataille?
Dans les pays arabes, ce qui saute aux yeux, c’est la faiblesse extrême des groupements nationalistes de gauche et leur indépendance extrêmement limitée. En Égypte, malgré une situation politique des plus tendues, malgré une différenciation politique assez marquée, malgré la trahison complète du Wafd, il n’existe pas de parti nationaliste de gauche capable de combattre. Le "Parti national", qui prétend au titre d’extrême-gauche, est une secte non viable à la tête de laquelle se trouvent des éléments féodaux. Durant la dictature de Mohammed Mahmoud pacha, elle s’est définitivement discréditée par des intrigues ténébreuses avec l’émissaire de l’Angleterre.
En Palestine, le groupe nationaliste de gauche Hamfi-Hussein, qui a joué un rôle de façade dans la lutte antiimpérialiste, est faible au point de vue organisation. En Syrie et dans l’Irak, il en est de même. En Transjordanie, les nationalistes de gauche constituent un groupe de la haute noblesse féodale. (Dans ce pays, plus arriéré que ses voisins, la haute noblesse féodale n’a pas encore évolué de la non-collaboration à la collaboration complète avec l’impérialisme.)
Cette faiblesse extrême, ce manque d’indépendance des nationalistes de gauche dans les pays arabes, n’est pas un phénomène fortuit. Il faut en chercher les raisons dans l’origine sociale des intellectuels nationalistes, qui forment les cadres directeurs des éléments radicaux petits-bourgeois. Dans les pays arabes (tout au moins en Syrie et dans l’Irak), les intellectuels viennent de l’aristocratie appauvrie déclassée. Liés par des liens de parenté aux seigneurs terriens, ils possèdent encore de petits lopins de terre qu’ils donnent à bail à des fellahs. Souvent ils sont liés aux grands propriétaires fonciers par le vacouf familial. En outre, beaucoup d’entre eux étant fonctionnaires au service de l’impérialisme, il s’ensuit que le radicalisme petit-bourgeois dans les pays arabes est extrêmement timide, qu’il manque d’indépendance et est incapable de diriger les batailles révolutionnaires.
La seule classe capable, en vertu de sa situation objective, de jouer un rôle dirigeant dans le mouvement révolutionnaire, c’est le prolétariat. Mais subjectivement, il n’est pas encore prêt à s’acquitter de ce rôle, car il ne fait encore que de s’éveiller à la conscience de classe. La classe ouvrière des pays arabes aura-t-elle le temps de s’organiser au moment, ou tout au moins à la première étape des batailles révolutionnaires? Si oui, l’insurrection spontanée des millions de fellahs, insurrection dont chaque jour nous rapproche, pourra être transformée en révolution victorieuse : sinon, cette insurrection dégénérera en émeute disséminée que les impérialistes réprimeront avec une facilité relative. La réponse à cette question est donnée par les derniers événements de Palestine : l’insurrection d’août et le congrès ouvrier de janvier, qui sont le prélude de formidables batailles révolutionnaires dans les pays arabes.
3. L’insurrection d’août et les ouvriers
Les ouvriers arabes de Palestine n’étaient pas préparés à l’insurrection d’août. À ce moment, ils n’étaient ni organisés, ni politiquement indépendants. La conscience de la nécessité de la lutte de classe, de la lutte contre la bourgeoisie indigène, la conscience de la nécessité d’une intervention indépendante contre l’impérialisme ne se fit jour que parmi des milieux très restreints d’ouvriers. Le PC de Palestine, au moment de l’insurrection, se trouvait extrêmement faible; par suite de sa composition nationale, il était isolé des masses arabes et n’était nullement préparé à l’insurrection. Bien plus, en raison de son isolement des masses (en particulier des fellahs) et de certaines fautes de droite commises par lui, le PC de Palestine n’avait pas du tout prévu les événements qui allaient se produire; aussi, signalant en général l’aggravation de la situation politique, il n’avait rien fait de concret pour se préparer à l’insurrection.
Par suite, les masses se trouvèrent dirigées par des bourgeois et des seigneurs féodaux qui se donnèrent pour but de torpiller l’intervention antiimpérialiste des fellahs, des bédouins et des éléments pauvres des villes, en la canalisant dans le lit de la lutte nationale arabo-juive. Cette manoeuvre contre-révolutionnaire échoua. Dans le pays éclata un mouvement insurrectionnel. Mais la masse des bédouins et des fellahs, qui formait le gros des insurgés et qui se trouvait sans direction révolutionnaire, fut battue par le bloc contre-révolutionnaire des impérialistes, des sionistes et des réformistes nationaux.
Cependant, immédiatement après l’écrasement du soulèvement des bédouins et des paysans, il apparut que cette défaite, loin de mettre fin au mouvement, ne faisait qu’en marquer le début. Après la répression sauvage de l’insurrection, ce ne fut pas une réaction sociale, une passivité, une apathie des masses, mais une recrudescence de l’activité de ces dernières et l’afflux de nouvelles couches dans le mouvement[2]. Particulièrement profonde fut l’influence de l’insurrection d’août sur les ouvriers arabes. Les masses ouvrières devinrent plus actives et se révolutionnèrent. L’insurrection mit plus nettement en lumière non seulement l’absence de droits politiques, mais aussi l’exploitation économique des ouvriers. L’accroissement d’activité politique et sociale des groupes bourgeois féodaux et petits-bourgeois contribua également à exciter la masse ouvrière. En même temps, la trahison manifeste de la direction bourgeoise-féodale discrédita cette dernière aux yeux de la masse ouvrière et, par contre, poussa les ouvriers à s’organiser eux-mêmes de façon indépendante. De la sorte si les premiers jours de l’insurrection d’août ressemblèrent jusqu’à un certain point aux soulèvements arabes précédents (masse révolutionnaire des fellahs et de la petite bourgeoisie urbaine, direction féodale trahissant tôt ou tard), de novembre à janvier on observa, dans les événements, un nouveau courant : de très nombreux ouvriers commencèrent à se détacher de la direction nationaliste, la différenciation des classes s’accentua, l’on aspira de plus en plus fortement à une organisation indépendante.
L’ouvrier arabe de Palestine qui n’avait pas eu le temps de se préparer à l’insurrection, commença après l’écrasement de cette dernière, à rattraper les événements.
4. Le congrès ouvrier arabe.
Seule l’insurrection donna au mot d’ordre de la convocation d’un congrès ouvrier arabe de l’actualité et un terrain solide. Le désir d’une organisation ouvrière indépendante avait si fortement augmenté qu’en décembre déjà l’organisation ouvrière réformiste nationaliste de Haïfa décidait de convoquer le congrès.
Non seulement les ouvriers de Palestine, mais aussi ceux des pays voisins furent informés officiellement du congrès. En Palestine, commença une large campagne préparatoire au congrès. Au moyen d’assemblées légales et illégales, d’appels lancés par les syndicats, de propagande individuelle, on réussit à toucher des couches assez importantes d’ouvriers dans une série de villes (Jérusalem, Jaffa, Haïfa, Loud, Akko, Nazareth) et de villages (Ein-Karem, Beth-Safafa, Toura, Chafamer). Au total vinrent au congrès 61 délégués représentant de 4 à 6 mille ouvriers arabes. Les communistes prirent une part des plus actives à la campagne électorale et eurent au congrès un groupe assez fort. Les nationalistes, au début, se montrèrent assez bienveillants, persuadés qu’ils étaient de leur complète hégémonie. L’écrasante majorité des délégués étaient des ouvriers; il y avait également quelques petits patrons et intellectuels. Au congrès, il devait y avoir une délégation des syndicats de Syrie, délégation déjà élue. Mais le gouvernement syrien ayant refusé les visas nécessaires, deux ouvriers syriens seulement assistèrent illégalement au congrès.
L’ouverture du congrès attira l’attention des ouvriers de Haïfa, qui se pressaient devant la salle des séances, trop petite pour les contenir tous. Le gouvernement n’avait autorisé le congrès qu’à la condition qu’il ne s’occuperait pas du tout de politique. À l’ordre du jour étaient les questions suivantes :
1) ‑ Situation de la classe ouvrière internationale et situation des ouvriers palestiniens;
2) ‑ Discussion et propositions;
3) ‑ Élection du CC.
Du début à la fin du congrès, une lutte acharnée se déroula entre les communistes et les nationalistes, qui se disputaient l’influence sur les ouvriers sans parti. La discussion porta sur les questions suivantes :
1) ‑ Des interventions politiques sont-elles admissibles au congrès?
2) ‑ Attitude envers la bourgeoisie arabe et ses revendications;
3) ‑ La journée ouvrière de huit heures et l’augmentation des salaires;
4) ‑ Journal ouvrier;
5) ‑ Salut aux ouvriers de l’Inde.
Les communistes firent une déclaration politique combative, dans laquelle ils apprécièrent l’insurrection, décrivirent le rôle traître des réformistes nationaux, appelèrent à la lutte non seulement contre la déclaration Balfour (sur la création d’un foyer national juif), mais aussi contre le mandat anglais, exhortèrent à la révolution agraire, montrèrent la nécessité de soutenir les détachements de partisans et demandèrent de proclamer le mot d’ordre du gouvernement ouvrier et paysan. Les droites demandèrent de priver de la parole le député communiste, alléguant que le gouvernement avait interdit de s’occuper de politique. Après une longue obstruction le rapport politique fut retiré, par 35 voix contre 22. Les nationalistes avaient vaincu, mais uniquement en faisant craindre aux délégués une intervention gouvernementale. L’écrasante majorité des ouvriers était pour la "politique" (politique égal antiimpérialisme). Quand l’orateur communiste, après le vote, termina son discours par le mot d’ordre "Vive la fédération ouvrière et paysanne des pays arabes", les ouvriers répondirent par des cris d’enthousiasme et un tonnerre d’applaudissements.
Dans la deuxième question, les nationalistes réussirent également à remporter une victoire partielle. Une série de leurs propositions tendant à la défense des intérêts matériels de la bourgeoisie arabe furent écartés, il est vrai, mais ils firent adopter leurs résolutions sur la transmission des concessions aux capitalistes arabes, sur la répartition proportionnelle des travaux publics entre les ouvriers arabes et juifs, etc. Mais sur les autres questions, les droites furent battues. À notre mot d’ordre de la journée ouvrière de huit heures, elles opposèrent la revendication de la journée de 14 heures "pour fortifier l’industrie nationale". Cette revendication, accueillie par des cris d’indignation, fut repoussée.
Quant à la question de l’édition d’un journal ouvrier, les nationalistes proposèrent que l’organisation ouvrière se joignit simplement à un des journaux nationalistes existants. À une majorité écrasante, le congrès décida de procéder à l’édition d’un journal ouvrier indépendant.
Après des débats mouvementés, nous fîmes également adopter notre proposition d’envoyer les salutations du congrès aux ouvriers de l’Inde, notre revendication du régime politique pour les détenus politiques, une protestation contre la terreur impérialiste (contributions, condamnations à mort, etc.).
En somme, on peut dire que les nationalistes dominèrent au congrès et qu’ils lui donnèrent une tendance nettement nationaliste (et réformiste) dans toutes les questions où ils pouvaient se retrancher derrière une phraséologie nationaliste, jouer sur les instincts chauvins des délégués, ou bien menacer d’une intervention du gouvernement. Mais dans une série de questions dont la signification de classe était évidente, les délégués révolutionnaires battirent les nationalistes.
En dépit de tous ses défauts, le congrès est un pas important vers la création d’une organisation indépendante des ouvriers. L’espoir des nationalistes d’obtenir encore une organisation auxiliaire fut déçu, et c’est là l’événement important du congrès. La création d’une organisation ouvrière indépendante accentuera encore la différenciation de classe et poussera le prolétariat à une lutte économique et politique plus ardente.
5. La lutte après le congrès.
Immédiatement après le congrès, une lutte acharnée s’est engagée autour de l’organisation ouvrière. Les nationalistes arabes ont compris que le développement de l’union dans le sens indiqué au congrès était gros pour eux de danger.
La presse nationaliste a engagé une campagne contre le congrès et contre le Comité central de l’organisation ouvrière arabe élu à ce congrès. "Au congrès dominaient les sionistes et les communistes" : tel est le mot d’ordre sous lequel est menée cette campagne. Particulièrement furieux sont les nationalistes de gauche, qui ont senti le danger direct pour eux.
Les sionistes non plus ne restent pas inactifs. Ils s’efforcent de discréditer le congrès devant les ouvriers juifs, en le leur représentant comme une machination de la réaction nationaliste arabe; d’un autre côté, ils communiquaient au gouvernement qu’"au congrès on sentait la main de Moscou".
D’ailleurs l’administration palestinienne de Macdonald n’a pas besoin d’encouragement spécial. Immédiatement après le congrès, commencèrent les filatures policières, de nombreuses perquisitions chez les "suspects" et des arrestations. On licencia 80 ouvriers des carrières de pierre nationales où, avant le congrès, il y avait eu une campagne électorale très vive.
La lutte s’est engagée également à l’intérieur des syndicats. Les nationalistes, pour renforcer leurs positions, tâchent d’introduire des patrons et même des policiers dans les syndicats. En même temps, ils sabotent par tous les moyens la création de nouveaux syndicats et l’action de ceux qui existent déjà. Quelques membres des directions réformistes syndicales se sont abouchés avec les bureaucrates syndicaux sionistes, qui s’emploient à désagréger l’organisation ouvrière arabe. Toutes ces attaques, du dehors et du dedans, sont jusqu’à présent repoussées avec succès par les ouvriers.
Le congrès a suscité un enthousiasme formidable dans la masse ouvrière. Des centaines de nouveaux ouvriers s’affilient aux syndicats. De nouvelles organisations sont créées à Jaffa, à Haïfa et à Nazareth. En outre, des interventions économiques ont commencé : le surlendemain du congrès une grève partielle (120 hommes) éclatait à la grande fabrique de tabac Mabrouk; à Jérusalem, les ouvriers occupés aux grands travaux de construction du gouvernement se mettaient en grève. Dans la carrière de pierre nationale d’Aklit, un des ouvriers renvoyés a tiré sur l’Anglais qui dirigeait le travail. L’état d’esprit des ouvriers est de plus en plus combatif.
Le congrès a suscité un grand intérêt parmi les ouvriers syriens. Malgré la campagne de calomnies des journaux nationalistes, les représentants des syndicats syriens ont déclaré qu’ils saluaient le congrès de Palestine et s’apprêtaient à suivre ses traces.
L’insurrection a amené les ouvriers arabes de Palestine à s’occuper de l’organisation de la lutte révolutionnaire. Les ouvriers d’Égypte, et peut-être aussi ceux de Syrie, en cas de crise révolutionnaire suivront la même voie encore plus rapidement et plus résolument que les ouvriers de Palestine.
6. Les tâches du Parti communiste de Palestine.
L’organisation rapide des ouvriers arabes, organisation qui s’effectue au milieu d’une lutte intérieure acharnée, alors que la situation politique est extrêmement tendue, que les impérialistes exercent leur terreur, que l’effervescence révolutionnaire s’accroît parmi les fellahs (début d’un mouvement de partisans), que les réformistes nationaux trahissent complètement, cette organisation, disons-nous, impose des tâches extrêmement importantes au PC de Palestine. Bornons-nous à les énumérer :
1) ‑ Lutter pour la consolidation organique et la ramification de l’organisation ouvrière de Palestine;
2) ‑ Chasser définitivement des syndicats les petits patrons;
3) ‑ Combattre l’influence des réformistes nationaux, et surtout des nationalistes de gauche;
4) ‑ Lutter pour l’union internationale des ouvriers arabes et juifs et contre les intrigues et les manoeuvres des sionistes amsterdamiens[3];
5) ‑ Arriver à établir un contact entre l’organisation ouvrière et la masse des fellahs appauvris;
6) ‑ S’efforcer de créer une fédération syndicale des pays arabes.
[1]. L’Internationale communiste, organe du Comité exécutif de l’IC, numéro du 10 avril 1930.
[2]. [Note Nadab:] Cela démontre une fois de plus que l’insurrection d’août n’est pas un événement local fortuit, mais la première vague de la révolution montante dans les pays arabes.
[3]. [Note ROCML :] Allusion au courant impulsé après la 1re Guerre mondiale aux Pays-Bas par Hermann Gorter et Anton Pannekoek, lequel oeuvrait en faveur du mouvement des conseils, antisyndical et antiparlementaire. Il était influent tout au cours des années 1920.
1930-04-10 – SP du CE de l’IC : Résolution sur le mouvement insurrectionnel en Arabistan
Secrétariat politique du Comité exécutif
de l’Internationale communiste :
Résolution sur le mouvement insurrectionnel
en Arabistan [1]
(16 octobre 1929)
Le soulèvement des masses arabes en Palestine et les événements de l’Arabie en général confirment entièrement la justesse de l’analyse donnée par le VIe Congrès de l’IC et la Xe Session plénière du CE de l’IC sur l’aggravation de la lutte entre l’impérialisme et les masses laborieuses des pays coloniaux, sur le nouvel essor du mouvement d’émancipation nationale dans les pays coloniaux et semi-coloniaux, sur le gouvernement "ouvrier", sur le processus de transformation de la IIe Internationale en organisation internationale social-fasciste, ouvertement social-impérialiste.
Le morcellement des Arabes du point de vue national, le morcellement des pays arabes en plusieurs petits pays, le partage de ces pays entre les différents pays impérialistes, l’absence de tout droit politique des masses fondamentales de la population, la colonisation sioniste effectuée par des moyens de violence, l’accentuation de la pression exercée par l’impérialisme anglais et français sur les pays arabes, ‑ tel est le premier groupe de causes qui ont provoqué le mouvement d’insurrection.
Le pillage des terres des fellahs arabes au profit de la colonisation sioniste (souvent avec l’aide des féodaux arabes) et aussi au profit des féodaux arabes et des capitalistes étrangers, la fixation des latifundis en qualité de propriétés des féodaux arabes et du Vakouf, la destruction et la désorganisation rapide des communes rurales de fellahs, le renforcement de l’exploitation par l’affermage, les impôts croissant et l’usure, le développement relativement rapide des rapports échangistes et monétaires, la transformation de l’économie paysanne semi-naturelle en économie monétaire, la création de grandes exploitations agricoles et de plantations sur les terres affermées par les paysans, la main-mise sur les pâturages des bédouins, éleveurs nomades, qui se trouvent rejetés sur les plus mauvaises terres, leur fixation rapide à l’agriculture sédentaire, leur dépouillement du rôle qu’ils exerçaient dans le transport et dans la surveillance des voies commerciales, la différenciation sociale relativement rapide des tribus bédouines : tel est l’aune groupe de causes des événements de Palestine.
Le chômage grandissant, la situation des masses ouvrières arabes et aussi juives s’aggravent de plus en plus, la mauvaise récolte de 1928, l’effervescence dans les pays arabes, la dissolution du Parlement en Syrie, la crise gouvernementale en Irak, l’effervescence en Transjordanie, à la suite du traité humiliant avec l’Angleterre, l’effervescence et l’insurrection sur les territoires d’Ibn Séoud, l’utilisation de ce dernier par l’impérialisme anglais, les manifestations et les grèves en Palestine et en Syrie, le nouveau traité anglo-égyptien, la nécessité du point de vue de l’impérialisme britannique de renforcer ses positions sur les approches du canal de Suez au Nord, la nouvelle offensive du sionisme, dont la banqueroute morale est accomplie, qui a rejeté son masque socialiste et agit ouvertement comme une agence du capital (résolution du congrès sioniste de Zurich, en juillet 1929) ont accéléré la maturité de la crise révolutionnaire.
Le caractère du mouvement
Les traits caractéristiques du mouvement sont les suivants :
1. L’insurrection en Palestine coïncide avec l’effervescence révolutionnaire dans les centres industriels les plus importants de l’Inde, avec la crise de la contre-révolution en Chine, avec le relèvement du mouvement ouvrier en Occident et marque le début de la montée d’une vague révolutionnaire émancipatrice dans les pays arabes.
2. Le caractère panarabe du mouvement qui a très rapidement déferlé dans les autres pays arabes (les mouvements en Transjordanie, en Syrie, les manifestations à Damas, l’effervescence à Nedj, le renforcement du mouvement national en Irak, la sympathie que ces mouvements rencontrent en Égypte, le mouvement des Musulmans aux Indes).
3. L’allure rapide de la transformation du mouvement. Si dans les premières journées, le clergé et les féodaux, groupés dans le Medjilis Islam, ont réussi à orienter le mouvement dans le sens de la lutte nationale entre les Arabes et les Juifs, nous constatons que plus tard les masses ont commencé à se dresser spontanément contre le haut clergé, contre les Medjilis Islam et les représentants du Comité exécutif arabe, en les clouant au pilori pour leur trahison et pour leur capitulation devant l’impérialisme. La provocation anglo-sioniste, organisée avec l’aide des féodaux et du clergé arabes au Mur des Lamentations, le conflit national entre les classes dominantes juives et arabes, se transforment en une attaque contre la police et l’armée anglaise, contre les casernes anglaises, en une bataille entre les paysans et les troupes anglaises. À Nablous est hissé le drapeau national arabe. Le conflit entre les sionistes et les Arabes se transforme rapidement en un mouvement national-paysan auquel participent également la petite bourgeoisie nationaliste des villes, les fellahs et les bédouins. Ces derniers participent très activement au mouvement de soulèvement.
4. La classe ouvrière reste en partie passive, en tout cas elle ne s’est pas révélée comme une force indépendante et n’a pas tenté de prendre l’hégémonie du mouvement. Une partie des ouvriers juifs et arabes sont tombés sous l’influence de "leur" bourgeoisie et ont pris part au conflit national religieux sous l’hégémonie et la conduite de "leur" bourgeoisie. Néanmoins, il y eut des cas isolés où les ouvriers arabes, de même que les ouvriers juifs, ont fait preuve de solidarité prolétarienne héroïque. Ainsi, le mouvement d’insurrection, bien qu’il ait éclaté à la suite d’une provocation anglo-sioniste à laquelle les réactionnaires arabes (les féodaux et le clergé) ont tenté de répondre par un pogrome, bien que dans la phase initiative ce mouvement se trouva sous la direction réactionnaire, fut un mouvement d’émancipation nationale, un mouvement antiimpérialiste, panarabe et par sa composition sociale, un mouvement essentiellement paysan.
5. Le mouvement a eu lieu au moment où, en Angleterre, le gouvernement "ouvrier" de Macdonald est au pouvoir. Le gouvernement "ouvrier", avec l’appui entier de l’Independent Labour Party joue ouvertement le rôle de bourreau de la révolution coloniale.
6. Le mouvement a révélé une aggravation des contradictions entre l’impérialisme britannique et l’impérialisme français dans leur lutte pour l’influence sur le Proche-Orient.
Le caractère et les forces motrices de la révolution dans les pays arabes
La position de l’Internationale communiste à l’égard du caractère et des forces motrices de la révolution en Palestine et dans les pays arabes en général a été vérifiée et confirmée par l’expérience du dernier mouvement révolutionnaire de masses en Palestine. Le principal contenu social-économique de la révolution est le renversement de l’impérialisme, l’unification nationale de tous les pays arabes, la révolution agraire et la solution de la question nationale. Cela détermine le caractère de la révolution, en tant que révolution bourgeoise-démocratique dans le sens léniniste de ce terme. La classe ouvrière et la paysannerie constituent les principales forces motrices de la révolution. La révolution bourgeoise-démocratique ne peut être réalisée complètement que par une lutte révolutionnaire contre la bourgeoisie. Il est certain que cette révolution bourgeoise-démocratique évoluera vers une révolution socialiste. Mais, la thèse du caractère prolétarien de la révolution dans les conditions de la Palestine, thèse que certains camarades proclament déjà, ne correspond nullement à la réalité historique, ne reflète pas[2] le point de vue trotskyste sur la révolution permanente, et, dans les conditions concrètes de la Palestine, elle signifierait surtout la dictature d’une poignée d’ouvriers juifs sur la masse fondamentale de la population arabe.
Le rôle des différentes classes dans le mouvement
La bourgeoisie colonisatrice sioniste et ses laquais ont joué le rôle d’agents directs de l’impérialisme britannique. Le groupe de Yabotinski (les "révisionnistes") a joué le rôle de provocateur dans la collision près du Mur des Lamentations. Les intérêts fondamentaux du fascisme sioniste coïncidant avec les intérêts du capitalisme anglais, les sionistes ont agi de concert et en plein accord avec les autorités anglaises. L’aile "gauche" du sionisme, le "Poaley Sion" s’est alliée aux fascistes juifs et s’est jointe entièrement à l’impérialisme britannique et à la bourgeoisie sioniste.
Les agrariens, les féodaux et le haut clergé arabes, unis dans le Medjilis Islam et qui avaient capitulé depuis longtemps devant l’impérialisme britannique, ont joué le rôle de traîtres, de provocateurs et contre-révolutionnaires.
Le congrès national pan-arabe qui, au cours de ces dernières années, a manifesté de la façon la plus évidente son caractère national-réformiste (pourparlers avec l’impérialisme anglais, revendication de la "Constitution" dans le cadre de l’Empire britannique) n’a pas joué un rôle indépendant dans le mouvement. L’aile droite de ce congrès a adhéré au camp réactionnaire des féodaux et du clergé.
Les fellahs et surtout les bédouins ont été la principale force motrice du mouvement. Mais le mouvement paysan s’est produit sans qu’un mouvement organisé et indépendant de la classe ouvrière dans les villes se produise en même temps. Le mouvement paysan fut inorganisé et morcelé.
Les progrès et les défauts du parti
L’insurrection a nettement révélé les bons côtés et les faiblesses du parti.
1. Le parti a été pris à l’improviste par l’insurrection, ce qui s’explique par le fait que ce sont les Juifs qui y prédominent, il n’a pas de liaison avec les masses arabes en général et n’a aucun lien avec les paysans en particulier.
Les leçons de l’insurrection ont montré avec évidence toute la justesse des indications maintes fois réitérées de l’IC, en ce qui concerne la nécessité de l’arabisation du parti. Les défauts et les erreurs du PCP qui se sont révélés pendant l’insurrection sont le résultat de ce que le parti ne s’est pas orienté en temps opportun avec énergie et décision vers l’arabisation du parti de la base au sommet. Dans le passé, le parti avait réparti ses forces et ses moyens d’une façon erronée, en orientant son travail en premier lieu parmi les ouvriers juifs et sans réserver le maximum de ses forces et de ses moyens au travail parmi les masses ouvrières et paysannes arabes. L’arabisation de la direction fut comprise comme consistant à faire participer mécaniquement certains camarades arabes au CC. Le parti n’a pas réussi à créer de solides organisations arabes du parti et des organisations syndicales territoriales arabes. En ce qui concerne la question du travail parmi les fellahs et les bédouins, un pessimisme régnait au sein du parti. Le pessimisme et le manque de foi dans les résultats du travail au sein des masses arabes aboutirent à ce que certains camarades tombèrent dans le sectarisme passif, sous-estimèrent les possibilités révolutionnaires en Arabie, surestimèrent l’influence réactionnaire sur les masses arabes et firent preuve de routine et de manque de souplesse dans la tactique à l’égard du réformisme arabe et aussi à l’égard du groupe nationaliste de Hamdi el Hussein. Les membres juifs du parti et du CC ne se rendaient pas toujours compte que leur rôle à l’égard des ouvriers arabes et du mouvement communiste au sein des ouvriers arabes doit consister à être des "aides", et non pas des dirigeants, ce que Lénine indiqua aux bolchéviks russes qui travaillaient au sein des nationalités comprises dans l’URSS. Étant donné que le parti possède un faible cadre d’ouvriers arabes, il se trouva détaché du mouvement qui le prit à l’improviste, il ne put influer ni sur les masses principales des ouvriers dans les villes, ni sur les masses paysannes dans les campagnes. Sous ce rapport également, le parti doit tirer tous les enseignements qui découlent de l’insurrection.
2. Le parti, surtout dans les premiers jours du mouvement, se trouvant presque exclusivement sous l’influence des événements de Jérusalem et de quelques autres villes, n’a pas remarqué l’évolution du conflit national religieux vers un mouvement pannational, antiimpérialiste et paysan. Le parti n’a pas soulevé en conséquence dans ses mots d’ordre les questions de la prise de possession du sol, de la création de comités révolutionnaires de fellahs et de bédouins, de la révolution agraire, de l’union nationale de tous les pays arabes en faisant de l’agitation en faveur de la fédération ouvrière et paysanne panarabe. Il n’a pas mis en relief le mot d’ordre du gouvernement ouvrier et paysan ce qui s’explique par les hésitations opportunistes de droite du parti sur cette question dans le passé.
Le parti n’a pas lancé les mots d’ordre de la création de centuries ouvrières arabo-juives, de l’armement des ouvriers, de l’organisation de manifestations communes des ouvriers arabes et juifs, ce qui était absolument nécessaire au moment de la lutte armée. On ne s’occupa d’une façon assez concrète de démasquer le rôle de bourreau du "gouvernement ouvrier" anglais. De même, la critique révolutionnaire des partis et des organisations arabes et juives et en particulier du Poaley Sion et de leur conduite pendant l’insurrection ne fut pas assez concrète.
Les tâches du parti
Le P.C.P. et les sections de l’I.C. dans les autres pays arabes doivent tirer toutes les leçons de l’insurrection.
1. La principale tâche du parti, la plus importante, la plus urgente, est de s’orienter résolument et hardiment vers l’arabisation du parti, de la base au faîte. Simultanément, le parti doit faire des efforts pour créer des syndicats arabes et des syndicats arabo-juifs, pour gagner et étendre ceux qui existent déjà (le syndicat des cheminots de Haïffa). La principale tâche du parti est de pénétrer en plein dans les masses des ouvriers et des ouvriers agricoles arabes. Les forces du parti doivent être réparties en ce sens.
2. Le parti doit à tout prix vaincre dans ses rangs le pessimisme et la passivité dans la question agraire. L’arabisation du parti, l’action parmi les ouvriers agricoles et les ouvriers saisonniers arabes permettront au parti de se lier avec les masses fellahs et bédouines, de créer des comités paysans dans les villages et, profitant de l’incontestable différenciation des tribus bédouines, de trouver des points d’appui parmi les Bédouins. Le parti doit élaborer un programme agraire en tenant compte des revendications partielles des fellahs et des bédouins.
3. En même temps, le parti doit continuer son action parmi les ouvriers juifs organisés dans les syndicats sionistes réformistes et de même parmi les ouvriers non syndiqués. Une de ses tâches importantes est toujours celle de démasquer le sionisme et, en particulier, son aile gauche en qualité d’agence de l’impérialisme, par des exemples concrets du mouvement.
4. Le parti doit démasquer aussi le Medjilis Islam, groupant les féodaux et le clergé, en tant qu’agence de l’impérialisme britannique. Le parti doit démasquer avec non moins de décision le national-réformisme, en la personne du congrès pan-arabe. La tâche des communistes est de pénétrer parmi les masses arabes, d’étendre l’influence du parti, de lutter pour la direction du mouvement ouvrier et, en particulier, du mouvement syndical et paysan, de créer et de renforcer le parti communiste et non pas un parti national-révolutionnaire petit-bourgeois quelconque.
5. La campagne pour le boycottage actif de la commission chargée d’enquêter sur les événements, l’organisation de ce boycottage actif, une large campagne pour démasquer le régime de la terreur blanche, de la soldatesque et de la bureaucratie anglaise que dirige Macdonald, démasquer le vrai rôle du gouvernement "ouvrier" avec l’aide des autres sections de l’IC, voilà ce qui doit être, dans la période qui s’ouvre, au premier plan des préoccupations du parti.
6. Conformément à ces tâches, le parti doit reconstruire toute son organisation, depuis le comité central jusqu’aux cellules. La désignation de camarades pour travailler parmi les ouvriers arabes, parmi les fellahs et les bédouins, la création de cadres pour l’action syndicale parmi les ouvriers d’industrie et les ouvriers agricoles, la désignation de camarades pour organiser des centuries ouvrières arabo-juives, pour créer des cercles ouvrier, des cercles d’études, voilà les premiers pas dans ce domaine.
7. Les Jeunesses communistes de Palestine, maintenant, ne sont au fond qu’un petit groupe de propagande, une section près les comités du parti, très faiblement liées avec les masses en général, avec les masses de la jeunesse travailleuse arabe en particulier. Le parti doit changer radicalement son attitude envers la fédération. Il doit la guider non pas d’une façon administrative, mais selon les principes bolchéviks qui gouvernent les rapports entre le parti communiste et les J.C. (représentation mutuelle, affectation de membres du parti au travail de la fédération, création d’un noyau de communistes dans la fédération, participation à la vie du parti). Le parti doit aider la fédération dans l’oeuvre si importante de son arabisation, dans l’organisation de cellules de fabriques, dans la création d’organisations auxiliaires de masses, dans l’organisation de la jeunesse ouvrière et paysanne autour d’une activité de masse vraiment révolutionnaire. Les Jeunesses communistes doivent se mettre en contact avec le mouvement des étudiants, aller hardiment dans les organisations d’étudiants, y créer des groupes et des fractions révolutionnaires, diriger la lutte contre les éléments réactionnaires et tenter de se rendre maîtres du mouvement de l’intérieur.
8. Les leçons de l’insurrection ont montré avec la plus grande clarté la nécessité d’une liaison étroite entre les partis communistes des divers pays arabes et de l’Égypte. La forme la plus opportune de cette liaison sera la création d’une fédération des partis communistes des pays arabes. La condition première à la création d’une telle fédération est l’arabisation du parti communiste de Palestine et du parti communiste de Syrie, le renforcement du parti en Palestine, en Syrie, en Égypte, etc. Il faut, dès maintenant, prendre des mesures urgentes pour l’arabisation du P.C. syrien et pour que les communistes de Syrie, triomphant des tendances liquidatrices et de l’opportunisme, agissent précisément comme un parti communiste indépendant.
9. Toutes ces tâches ne peuvent être réalisées qu’à la condition d’une lutte énergique et décidée contre la déviation de droite dans le parti, déviation qui se renforce, sans conteste, sous l’effet de la terreur blanche et sous l’impression de la défaite momentanée de l’insurrection. La sous-estimation des possibilités révolutionnaires, la résistance ouverte ou cachée à l’arabisation du parti, le pessimisme et la passivité envers le travail au sein des masses arabes, le fatalisme et la passivité sur la question paysanne, l’incompréhension du rôle des camarades juifs en qualité de collaborateurs et non pas de dirigeants du mouvement arabe, la surestimation de l’influence de la bourgeoisie réactionnaire, des agrariens et du clergé sur les masses arabes, l’attitude conciliatrice à l’égard des erreurs opportunistes, l’incompréhension de la nécessité d’une autocritique énergique et décidée des erreurs commises par le parti, un état d’esprit enclin à émigrer sans autorisation du C.C., c’est-à-dire à déserter, la résistance au mot d’ordre du gouvernement ouvrier-paysan ‑ telles sont les principales manifestations de droite au sein du P.C.P. Le fait d’avoir apprécié l’insurrection comme étant un "pogrome" et la résistance dissimulée à l’arabisation sont des manifestions de l’influence sioniste et impérialiste sur les communistes. Il est absolument nécessaire de surmonter de telles tendances, car c’est là une condition préalable au développement ultérieur du parti. Pour arriver à ce but, il est nécessaire que le parti entreprenne dans l’avenir le plus rapproché une campagne de recrutement pour attirer au parti les ouvriers, surtout les ouvriers arabes. En combattant de la façon la plus énergique le danger opportuniste de droite, l’état d’esprit des liquidateurs, le parti ne doit pas oublier dans son action pour l’internationalisme révolutionnaire la menace d’une exagération de gauche, consistant à ignorer le travail parmi les ouvriers juifs, à sous-estimer leur rôle historique dans la création d’un mouvement ouvrier de masse et d’une section territoriale de l’l.C. en Palestine, section qui soit apte à la lutte. En même temps, le Secrétariat politique condamne résolument l’appréciation radicalement erronée de la future révolution en Palestine comme révolution prolétarienne et la réclamation du mot d’ordre de la dictature prolétarienne à l’étape actuelle du développement, en considérant cette position comme une répercussion de l’influence du trotskysme, d’une part, et d’autre part, comme une répercussion de l’influence du "Poaley Sion" sur certains communistes.
*
Le mouvement d’insurrection dans les pays arabes a eu un grand retentissement à l’échelle internationale. Les partis de la IIe Internationale et nombre de pacifistes petits-bourgeois se sont prononcés pour l’impérialisme britannique et pour le sionisme contre-révolutionnaire. Les social-démocrates "de gauche" et, en premier lieu Maxton[3], se sont démasqués comme agents de l’impérialisme : les communistes et les organisations nationales-révolutionnaires sont intervenues en faveur de l’insurrection arabe.
En même temps, il faut noter qu’au début de l’insurrection, il y eut dans certains pays (section juive du P.C. des États-Unis) et dans certains organes de presse communiste (même de l’URSS) des hésitations et de la confusion dans l’appréciation du caractère du mouvement. Ces hésitations ont rapidement pris fin dans les sections de l’I.C. On n’a pas manifesté assez d’activité pour démasquer le rôle de bourreau du ministère Macdonald. Les sections de la Ligue antiimpérialiste, à l’exception de la section anglaise, ne se sont pas mobilisées avec assez d’énergie et de décision.
Le Secrétariat politique de l’IC propose à ses sections ainsi qu’aux fractions communistes dans la Ligue antiimpérialiste, le Secours Rouge et les autres organisations de masses de mener une campagne inlassable en faveur du mouvement national arabe et contre le régime de terreur blanche en Palestine, contre la propagande de pogromes faite par l’impérialisme britannique, la bourgeoisie sioniste et la IIe Internationale. Dans cette campagne, il faut principalement s’efforcer de démasquer le rôle de bourreau assumé par le gouvernement "ouvrier" du Labour Party et en particulier par son aile gauche.
[1]. Correspondance internationale, , no 11, 10e année, 5 février 1930, p. 110, et no 12, 10e année, 8 février 1930, p. 126.
[2]. "ne reflète pas" : il s’agit manifestement d’une erreur (de rédaction ou d’impression) ‑ voir plus loin dans le texte ►.
[3]. James Maxton, dirigeant du Independent Labour Party.
1929-10-19 – Bob : « Le PC de Palestine et l’insurrection arabe »
Bob (Jaffa) :
Le PC de Palestine et l’insurrection arabe [1]
(19 octobre 1929)
Le P.C. de Palestine a réussi à convoquer ces jours derniers, dans des conditions extraordinairement difficiles, une séance élargie du C.C. pour examiner le rôle et les tâches de la classe ouvrière de Palestine et de son parti dans l’insurrection arabe.
Par suite du formidable chauvinisme engendré par l’égarement du mouvement insurrectionnel dans la voie des pogromes et des luttes nationales, par suite de la division de fait des villes et des régions du pays "en zones" nationales, qui menace du danger de mort chaque Juif mettant le pied sur la "zone arabe" et, inversement, chaque Arabe se hasardant sur le territoire juif, par suite de la campagne d’excitation menée par les dirigeants nationalistes des deux côtés, la simple rencontre d’ouvriers juifs et arabes était une affaire très osée. Mais la session plénière a pu constater que les membres du parti ont efficacement résisté à la vague générale de chauvinisme. Le PC de Palestine s’est révélé en temps de "paix" ainsi qu’en pleine guerre nationale déchaînée par les réactionnaires, comme la seule forteresse de l’internationalisme. Une unanimité complète a régné entre ouvriers juifs et arabes.
L’ordre du jour du C.C. comportait les questions suivantes : 1. la situation internationale, l’insurrection en Palestine et la situation à l’intérieur du parti; 2. "arabisation" du parti et questions d’organisation.
La première question donna l’occasion de constater que la ligne du C.C. fut en général juste. L’estimation du mouvement comme une insurrection populaire, la lutte contre son caractère réactionnaire pour autant qu’il dévia en direction des pogromes, les efforts d’élargir la mouvement et de lancer des mots d’ordre antiimpérialistes, tout cela correspondait absolument aux intérêts des couches laborieuses de Palestine et du mouvement révolutionnaire. En soulignant le rôle joué, d’un côté, par la provocation sioniste-britannique et, de l’autre, par la direction féodale cléricale arabe, en mettant à nu les véritables intentions de l’impérialisme britannique, des sionistes et de la bourgeoisie traîtresse arabe, le parti a entièrement accompli son devoir.
Certes, le CC a commis une série de fautes qu’il a d’ailleurs dénoncées lui-même dans les thèses soumises aux organisations du parti : le rythme du développement fut bien plus rapide que ne l’avait prévu la direction du parti, le virement à gauche du P.C., et par conséquent aussi son adaptation pratique aux tâches des situations révolutionnaires pouvant surgir dans la troisième période, se firent trop tard et pas assez radicalement (elles furent bien souvent entravées par les discussions avec l’opposition de droite), de sorte qu’à la faiblesse d’organisation du parti, au début de l’insurrection, s’ajouta sa combativité insuffisante. Et l’insurrection du 23 août n’étant qu’une première vague du mouvement insurrectionnel général qui mûrit dans tous les pays arabes, ces fautes peuvent être corrigées, si le parti poursuit une ligne juste et conséquente.
Mais si la majorité écrasante du parti a tiré les leçons nécessaires des événements sanglants, ceux-ci servirent de prétexte aux éléments opportunistes de droite pour déclencher une attaque générale contre la ligne du parti et de l’I.C. Ces éléments profitèrent du fait que le C.C. s’était contenté d’une âpre lutte idéologique contre eux et n’avait pas appliqué des mesures d’organisation aux fins d’exclusion de l’aile opportuniste du parti, pour saper la discipline du parti et pour tirer des conséquences politiques équivalant à une liquidation complète de la ligne révolutionnaire du parti.
Les opportunistes de droite furent contre le virement à gauche du parti, ils s’appliquèrent à faire passer la troisième période pour une fantaisie de l’I.C., ils nièrent la radicalisation des masses, ils combattirent les manifestations du 1er Mai et du 1er Août et repoussèrent les principes d’organisation du parti communiste.
Pendant les événements, le comité du parti de Haïffa (où l’influence de la droite est la plus forte) proclama tout simplement que l’appel du Comité central du P.C. de Palestine, parlant du "mouvement d’émancipation des masses arabes", était faux "puisqu’il n’y avait pas eu de mouvement de libération, mais rien que des pogromes…". Impressionnés par les cris d’horreur de l’appareil de propagande des sionistes et des poaley-sionistes, ces "communistes" ne virent dans les événements que des luttes nationales et des agressions cruelles. Ils ne remarquèrent point les forces sociales du mouvement, les révoltes antiimpérialistes qui éclatèrent partout là où il n’existe pas de "barrière" juive-sioniste, ils nièrent la possibilité que la classe ouvrière puisse prendre en mains la direction du mouvement, et déclarèrent finalement que la seule "tactique" possible était de rester chez soi et d’attendre la fin des "pogromes" et que, d’ailleurs, il valait mieux pour les ouvriers juifs de quitter la Palestine.
Non content de cette "analyse" géniale, le comité de Haïffa passa à l’attaque ouverte contre le P.C. en confisquant tout simplement l’appel du parti contraire à ses vues. Il donna ainsi aux ennemis des communistes la possibilité de déclencher une formidable campagne d’excitations contre le parti, de diffuser les mensonges les plus grossiers sur l’attitude des communistes et d’éveiller la méfiance des ouvriers sympathisants avec le parti.
Dans ces circonstances, il fallait que la session plénière s’explique clairement avec l’opposition de droite. Le jugement fut unanime. Il correspond aux recommandations que le secrétariat d’organisation du C.E. de l’I.C. avait données au C.C. du P.C. de Palestine danse lettre du 13 août (elle nous est seulement parvenue en pleine insurrection), à savoir que la défense de l’idéologie de droite est inconciliable avec l’appartenance ultérieure au PC et que le CC devait immédiatement épurer le parti de tous les représentants de l’opportunisme et du poaley-sionisme petit-bourgeois.
En même temps, le C.C. repoussa l’attitude des éléments de la mi-droite (conciliateurs). Ceux-ci n’approuvent la droite qu’en partie, dans les questions de la "radicalisation" du Premier Août, etc. Ils s’élèvent aussi contre les mesures d’organisation énergiques prises dans la lutte contre le danger de droite.
La session plénière a considéré l’article du camarade Alini (l’ancien dirigeant de l’opposition de droite) paru dans le No 86 de la Correspondance Internationale, comme une sorte de plate-forme de ces éléments. Il n’y combat pas les mots d’ordre du gouvernement ouvrier et paysan, de la révolution agraire, du front de lutte contre la bourgeoisie nationale traîtresse ‑ mots d’ordre contre lesquels il s’est dressé autrefois ‑ mais Alini voit le danger dans la "surestimation de la radicalisation des masses ouvrières" et estima que la situation n’est pas encore mûre pour une "offensive des travailleurs".
Or, la faute du parti a précisément consisté dans une sousestimation de la radicalisation des masses. La situation objective était mûre pour une offensive encore plus énergique et plus vaste des travailleurs que celle inaugurée par le parti après son "tournant à gauche".
Aux termes de la résolution de la session plénière, les conciliateurs ne peuvent rester dans le parti que s’ils abandonnent leur point de vue erroné et s’ils commencent une lutte non seulement en paroles, mais aussi en fait contre le danger de droite.
Quant au deuxième point de l’ordre du jour, la session plénière fut unanimement d’avis que le rythme de "l’arabisation" du parti devait être poussé au maximum. Les conditions objectives sont données grâce à l’effervescence révolutionnaire des masses et grâce à la trahison du mouvement national arabe.
En agrandissant ses cadres arabes, le parti pourra jouer un rôle important déjà dans la prochaine étape du développement révolutionnaire. Le gouvernement britannique et ses alliés, les forces réactionnaires, ne le sentent que trop bien, et les persécutions acharnées contre le parti proviennent précisément de la peur qu’ils ont de la croissance du mouvement ouvrier révolutionnaire et du communisme.
1929-11-09 – B. Smeral : « Plus d’attention aux événements de Palestine et dans les pays arabes »
B. Smeral :
"Plus d’attention aux événements de Palestine et dans les pays arabes" [1]
(9 novembre 1929)
Depuis que l’insurrection des masses arabes en Palestine a été écrasée passagèrement par les forces militaires anglaises supérieures qu’y envoya Macdonald, on peut observer que quelques partis et leur presse attribuent moins d’attention aux pays arabes qu’auparavant. Nous considérons comme nécessaire de souligner qu’il y a là une position tout à fait fausse. Les journées sanglantes à Jérusalem ne sont pas chose terminée. Elles furent la première explosion des grandes forces antiimpérialistes révolutionnaires qui se sont accumulées dans les masses des paysans et des Bédouins et qui ne se sont pas éteintes du fait que Macdonald envoya des navires de guerre et 4.000 soldats anglais en Palestine et qu’il y fit ériger des potences. Les événements sanglants à Jérusalem n’ont été que le commencement d’un grand mouvement dans les territoires les plus importants. Il faut que la classe ouvrière internationale et leurs organisations (partis, presse, S.R.I. et, en particulier, le P.C. d’Angleterre) suivent et soutiennent le développement ultérieur de ce mouvement.
Si la police anglaise a fini par libérer de sa geôle au bout de deux mois et sous la menace de la grève de la faim, le représentant du mouvement national arabe de gauche, Hamdi el Husseini, ce fut sous la pression des masses des pays arabes ainsi que par la suite de l’indignation internationale qu’avait provoquée l’arrestation de cet homme et les mauvais traitements qu’on lui infligea. Mais cela ne doit pas nous faire oublier que beaucoup de victimes sont encore entre les mains des bourreaux impérialistes. 40 ouvriers révolutionnaires arrêtés après le 1er Août font la grève de la faim dans les prisons de Palestine. Les sbires de Macdonald leur ont fait subir la schlage par punition et menacent de recourir à nouveau à un moyen cruel d’"humanité" impérialiste. Un certain nombre de paysans arabes ont été condamnés à mourir et exécutés. La solidarité internationale est urgente.
Mais la situation politique exige encore davantage cette solidarité. En Palestine travaille actuellement, à huis clos, la "commission d’enquête" qu’y a envoyée Macdonald. Il est tout à fait clair que cette commission a pour unique tâche de dissimuler toutes les traces de responsabilité de l’impérialisme anglais qui utilise maintenant le Labour Party comme instrument. Les masses dans le pays ont conscience de cette tâche de la commission. Après son arrivée à Jérusalem, il fallut barrer des rues entières avec de la police et des soldats pour protéger les membres de la commission contre un "accueil" adéquat de la population.
On a préparé pour le 2 novembre une grève générale dans tout le pays contre cette commission. Les 27 et 28 octobre eut lieu à Jérusalem un congrès national arabe de protestation accompagné de manifestations d’autres pays arabes (Syrie, Transjordanie). On y a proposé de boycotter la commission et les impôts et demandé la destitution des fonctionnaires anglais les plus importants. Les chefs réformistes ont essayé de freiner mais la grande majorité du congrès défendit un point de vue qui exprime l’indignation extrême de la population arabe. Une manifestation puissante de femmes eut lieu en même temps. Les autorités anglaises sont contraintes d’éditer une nouvelle loi d’exception suivant laquelle toute conjuration ayant pour but le changement de la forme de l’État sera puni de mort. Ces faits témoignent que les Anglais eux- mêmes sont loin de considérer les événements des pays arabes comme terminés.
Il faut que les forces conjuguées des paysans arabes et des Bédouins se développent dans une direction de lutte vraiment révolutionnaire contre l’impérialisme et pour la révolution paysanne. Il ne faut pas que se répète ce qui fut essayé dans les premiers jours à Jérusalem par les réactionnaires anglais, sionistes et arabes, à savoir, de détourner de son véritable but la grande excitation par la soupape de sûreté de luttes religieuses insensées. Les ouvriers arabes de Palestine n’ont aucun intérêt qui soit opposé à ceux de la majorité de la population paysanne arabe. Ils furent eux aussi trompés par l’hypocrisie de l’impérialisme anglais, opprimés et maltraités comme elle. Leur lutte se transforme en une révolution antiimpérialiste. C’est à cause de cette perspective et de l’importance toute particulière du territoire arabe que l’intérêt international ne doit pas s’assoupir et il est nécessaire au contraire d’accorder au développement des événements la plus grande attention et de soutenir par tous les moyens de la solidarité internationale (et pas seulement politique) la grande lutte libératrice des pays arabes.
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