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Autriche 1918 – 1945 |
Le texte de Béla Kun, "Les combats de février en Autriche et leurs enseignements", aborde le sujet sous une double perspective : d’une part, le récit du déroulement des évènements (faits et suppositions), d’autre part, l’analyse d’un point de vue marxiste-léniniste.
Le récit des évènements ‑ établi au mois de mars suivant ‑ est forcément approximatif et incomplet dans les circonstances données. Même si Kun avait été un témoin oculaire direct, il ne pouvait en être autrement. Des études rétrospectives ultérieures fournissent des informations et des considérations utiles qui aident à affiner l’évaluation.
Nous reproduisons ci-dessous quelques éléments intéressants en ce sens. Les sources utilisées sont, d’une part, Otto Bauer ‑ proche collaborateur du président du SDAP, Victor Adler ‑ et Julius Deutsch ‑ dirigeant du Republikanischer Schutzbund (Ligue républicaine de protection) ‑, et, d’autre part, un ouvrage de l’auteur Arnold Reisberg, publié par le Parti communiste autrichien (KPÖ)[1].
Linz, 11 et 12 février
Reisberg
Lettre de Richard Bernaschek, secrétaire du parti SDAP et dirigeant du Schutzbund de Haute-Autriche, à la direction du parti à Vienne [2]
Le dimanche après-midi (11 février), Bernaschek a envoyé une lettre à Vienne. Le conseiller municipal de Vienne, Alois Jalkotzy, se chargeait de le transmettre. Il était venu à Linz pour la fin de semaine en lien avec des raisons professionnelles et avait participé à une réunion de la direction du Schutzbund local. Il y avait tenté en vain de calmer les esprits agités et partait immédiatement pour Vienne.
Dans la lettre de Bernaschek, on pouvait lire entre autres :
"Je me suis entretenu ce matin avec cinq camarades consciencieux et dévoués au parti et j’ai pris avec eux, après une réflexion décidément mure, une décision irréversible. […] En application de cette décision, nous allons préparer cet après-midi et cette nuit toutes les armes dont nous disposons, et ce dans toute la Haute-Autriche, de manière à ce que les ouvriers encore décidés aujourd’hui à la résistance les aient immédiatement à portée de main. Si demain, lundi, une recherche d’armes est entamée dans une ville de Haute-Autriche ou si des hommes de confiance[3] du parti respectivement du Schutzbund sont arrêtés, une résistance par la force sera menée et, dans la continuité de cette résistance, nous passerons à l’attaque. […] Nous attendons que, suite à notre communication téléphonique à Vienne [avec le mot-clé prévu “la recherche d’armes a commencé”], tu donnes aux ouvriers viennois et à l’ensemble des ouvriers le signal de la riposte. […] Si les ouvriers viennois nous abandonnent, honte à eux. […]"
Lorsque Bernaschek demandait ce qu’il fallait faire si le comité directeur du parti social-démocrate refusait à nouveau d’appeler à la lutte, il a été décidé de "trancher aussi contre le comité directeur du parti".
Réponse d’Otto Bauer [4]
Otto Bauer n’a pu être joint qu’après minuit, alors qu’il rentrait avec sa femme d’un cinéma où il avait vu un film avec Greta Garbo. Il était horrifié par la lettre. Lundi 12 février, à deux heures du matin, le secrétariat social-démocrate de Haute-Autriche recevait à Linz à l’hôtel "Schiff" un message téléphonique [négligemment codé] de Vienne[5] : "Ernst et Otto gravement malades, report de l’entreprise".
Linz – Police et Militaire contre le Schutzbund [6]
Lorsque Bernaschek reçoit la réponse négative d’Otto Bauer, il ne peut se résoudre à prendre une décision, tiraillé qu’il est entre la discipline de parti qu’il s’impose depuis des années et sa prise de conscience du caractère néfaste de la politique social-démocrate menée jusqu’à présent. Il n’annule pas l’entreprise; ne donne plus de contre-ordre. Mais il ne donne pas non plus d’autres ordres pour défendre la maison du parti. Le service de garde prévue à cet effet est partie après minuit et ne doit revenir qu’à neuf heures du matin. Seuls 38 hommes, quelques sous-chefs du Schutzbund, des plantons et des messagers, sont assis et couchés sur les fauteuils et les tables. Après deux nuits blanches, Bernaschek s’accorde lui aussi à quatre heures dans son bureau une courte pause-sommeil d’une heure et demie, sans faire enlever les armes qui ont été transportées sur son ordre à l’étage supérieur et qui sont prêtes pour tirer.
Mais contrairement à ses attentes, une éventuelle opération de police ne commencerait qu’après le début des heures de bureau ‑ un transport d’armes pour le Schutzbund était encore organisé pour sept heures du matin ‑, un détachement de police composé de dix agents de garde et de dix agents de police judiciaire se présente devant l’hôtel "Schiff" avant sept heures du matin. Bernaschek est brusquement tiré de son sommeil par le garde posté à l’entrée. Après avoir jeté un coup d’oeil par la fenêtre vers la cour, il donne l’ordre aux membres du Schutzbund présents de se précipiter vers les armes. Cependant, ils doivent constater en jurant que les portes des chambres où se trouvent leurs armes sont verrouillées et que les clés ont été retirées. De précieuses minutes s’écoulent avant que quelqu’un puisse ouvrir la porte en fer de l’extérieur.
Mais Bernaschek ferme sa chambre à clé et prend le téléphone en position courbée, pour ne pas être vu par les policiers qui se trouvent déjà dans la cour de l’hôtel. Même à ce tout dernier moment, son éducation sociale-démocrate prend le dessus : il tente de convaincre le gouverneur chrétien-social de Haute-Autriche, Josef Schlegel, d’intervenir. Schlegel, qui avait dormi tranquillement, ne sait soi-disant rien, promet de se renseigner. Bernaschek n’a plus que le temps d’appeler la Chambre des travailleurs de Linz, où ‑ comme convenu ‑ des hommes de confiance attendent un éventuel appel d’alarme, pour donner par téléphone les mots d’ordre aussi aux instances les plus importantes : "Appeler immédiatement des secours! Déclarer la grève générale! Transmettre immédiatement à Vienne ! Transmettre à Steyr!"
Déjà la porte est enfoncée, Bernaschek ne tire pas sur les policiers qui font irruption, mais se rend et est emmené sous des coups de poing et de pied.
La police s’attaque alors aux membres du Schutzbund retranchés dans l’arrière-bâtiment. Mais cette fois, elle se heurte à une résistance armée.
Comme la police s’avère impuissante, une assistance militaire est demandée.
Vers 11h45, les courageux défenseurs se sont rendus, car leurs réserves de munitions s’épuisent. La police a été surprise de constater qu’ils n’étaient que 38, alors que, vu l’intensité du feu, elle s’attendait à ce qu’ils soient au moins une centaine.
La question de la grève générale, 12. Februar
Kun
Premier jour des combats (12. Februar)
Dès le début des combats, un rapport a été envoyé de Linz à la direction du parti social-démocrate. Les membres du Schutzbund de Linz demandaient la solidarité : Proclamation de la grève générale, puisque la situation dans laquelle, selon la décision du congrès extraordinaire du PS d’Autriche d’octobre 1933, la grève générale doit être déclarée, se soit produite.
"Attendre", telle fut la réponse.
Le comité directeur du parti social-démocrate envoyait à Dollfuß deux intermédiaires chrétiens-sociaux, qui devaient le prier de poursuivre les négociations.
Les comités d’entreprise des usines électriques et gazières de Vienne furent également informés directement de Linz du début des combats armés. Les ouvriers de ces usines se mettaient alors en grève.
À Linz, la grève générale avait déjà été déclarée spontanément avec une force élémentaire, à l’initiative des cheminots.
À Vienne, les employés des tramways et d’autres travailleurs municipaux se joignaient à la grève des travailleurs de l’électricité et du gaz entre 12 et 13 heures.
Les ouvriers attendaient l’appel à la grève générale, les membres du Schutzbund l’ordre au combat.
La direction de l’Union syndicale, par l’intermédiaire de ses organes, lançait alors le contre-mot d’ordre : "Attendre! Continuer le travail".
[…]
Deuxième jour des luttes (13 février)
À Vienne la grève politique de masse prévalait sous la forme d’une grève partielle, tandis que dans les centres provinciaux des grèves générales éclataient. Toutes les grèves étaient des mouvements spontanés. Dans de nombreuses usines, le personnel se trouvait sur le lieu de travail, mais ne travaillait pas. Les journaux bourgeois paraissaient.
[…]
Le soulèvement, qui a éclaté en deux jours dans presque tous les centres politiques et industriels importants du pays, n’a pas été précédée d’une grève générale. Le Parti communiste autrichien a appelé à la grève générale, mais les directions syndicales s’y sont opposées. La grève générale projetée est restée une grève partielle jusqu’à la fin. Là où les dirigeants syndicaux le pouvaient, ils ont demandé aux grévistes de reprendre le travail pendant la révolte. En Carinthie, il n’y a pas eu de combats armés du tout, de même dans le Vorarlberg.
Winfried R. Garscha [7]
Début février, Leopold Hornik a été chargé par la direction du Parti [le KPÖ] de rédiger, en collaboration avec le syndicaliste communiste de Basse-Autriche Franz Honner, un "appel à la grève générale" qu’il présentait le 7 février au secrétaire syndical social-démocrate Johann Schorsch ‑ comme proposition d’appel commun du SDAP, des syndicats libres et du KPÖ. L’appel ne contenait pas de revendications communistes, mais faisait référence à la destitution par le gouvernement Dollfuss d’administrations municipales social-démocrates démocratiquement élues, aux actes de violence des Heimwehren contre les institutions sociales-démocrates dans les Länder et à l’occupation par la police du siège du Parti social-démocrate à Wienzeile, et appelait à l’élection de directions de grève pour organiser la lutte défensive contre les attaques fascistes.
Schorsch répondit qu’il avait déjà plaidé à plusieurs reprises pour une grève, mais qu’il n’avait jamais obtenu gain de cause; de plus, à lui seul il n’avait pas de droit de décision. Le KPÖ complétait alors l’appel par une critique (plutôt douce par rapport aux formulations précédentes) de l’orientation de capitulation de la direction du parti et des syndicats social-démocrates et l’a diffusé en son nom propre dans les entreprises sous la forme d’un numéro spécial du "Rote Fahne" daté du 10 février 1934.
Reisberg [8]
La nouvelle des combats armés à Linz arrivait en quelques minutes à Vienne. Les ouvriers de Linz et de Vienne avaient toujours entretenu des liens étroits, et des réunions entre les hommes de confiance de Vienne et de Linz avaient eu lieu à plusieurs reprises au cours des dernières semaines. Il était donc naturel que les linzois informent immédiatement leurs camarades viennois de ce qui s’était passé et les engagent à faire preuve de solidarité. Effectivement, des arrêts de travail spontanés ont eu lieu dans certaines entreprises viennoises, notamment à Floridsdorf, le 21e arrondissement de Vienne, où l’émoi avait déjà été attisée par l’arrestation, la veille, de Stockhammer, président du comité d’entreprise des usines Fiat et commandant du Schutzbund. Dans d’autres grandes entreprises viennoises, les ouvriers voulaient également cesser spontanément le travail afin de provoquer la grève générale. On peut supposer que si cette intention avait abouti, les évènements qui ont suivi auraient pris une autre tournure.
Mais même dans ces moments décisifs, les conseils d’entreprise social-démocrates ont réussi, quoique avec beaucoup de difficultés, à retenir les ouvriers et à les inciter à attendre un mot d’ordre "d’en haut". Des délégations se sont rendues auprès du comité directeur du Parti social-démocrate et des directions syndicales pour obtenir des directives.
Le comité directeur du Parti social-démocrate n’était plus joignable. Après l’occupation de la maison du parti sur la Rechte Wienzeile le 8 février[9], un comité exécutif plus restreint avait été mis en place, habilité à prendre les décisions ultérieures sous sa propre responsabilité. En faisaient partie, outre Otto Bauer, aussi Johann Schorsch (président de la Commission syndicale autrichienne), Berthold König (secrétaire du syndicat des cheminots), Karl Weigl (secrétaire dirigeant de la Fédération des travailleurs du commerce, des transports et de la circulation), Stephan Huppert (président du syndicat des travailleurs de l’alimentation et des brasseurs de bière), Robert Danneberg (conseiller municipal de Vienne) et le responsable politique du Republikaner Schutzbund, Julius Deutsch. Ce dernier, pour se soustraire à l’arrestation attendue, avait déjà passé plusieurs nuits non pas dans son appartement, mais dans un hôtel. Le matin du 12 février, il appelait le responsable de la permanence du Schutzbund et apprenait qu’Otto Bauer avait convoqué la réunion pour 9 heures dans l’appartement de la sœur de Julius Deutsch dans la Gumpendorferstraße, comme convenu auparavant. Lorsque Deutsch y arrivait, Otto Bauer l’informa que, face au déclenchement des combats, l’exécutif avait décidé à une voix de majorité de déclarer la grève générale et de mobiliser le Schutzbund. Une direction de combat avait également été improvisée avec Otto Bauer et Julius Deutsch.
Lors de cette réunion, les dirigeants syndicaux Schorsch et Huppert s’étaient prononcés en faveur de la grève générale; König avait exprimé de sérieuses réserves, craignant que les cheminots ne se mettent pas en grève après leur défaite de l’année précédente[10]. L’ancien dirigeant du Schutzbund, le général Theodor Körner, estimait qu’un soulèvement du Schutzbund à ce moment-là n’avait aucune chance d’aboutir, et Julius Deutsch considérait qu’il n’était possible qu’en lien avec une grève générale réussie. Le dirigeant du parti social-démocrate de Basse-Autriche et représentant du gouverneur du Land, Oskar Helmer, s’était prononcé contre la lutte armée et pour des négociations avec les chrétiens-sociaux. La décision de déclencher la grève générale n’était pas volontaire. Les dirigeants du parti social-démocrate savaient que certaines entreprises de Floridsdorf étaient déjà entrées en grève, même sans leurs instructions. Ils savaient également que les ouvriers de la centrale électrique de Vienne étaient fermement décidés à cesser également le travail, ce qui serait le signal pour les membres du Schutzbund. C’est sous cette contrainte que la décision a été prise.
Otto Bauer et Julius Deutsch se rendaient à Favoriten, où la direction centrale des combats devait avoir son siège. Pas même il a été possible de faire passer le mot d’ordre de grève générale dans toutes les entreprises. Le secrétaire syndical Svitanic* a répondu pendant deux heures à toutes les demandes téléphoniques des entreprises qu’il n’était pas au courant d’un mot d’ordre de grève générale. De nombreux travailleurs n’ont été alertés que lorsque le courant électrique a été brusquement coupé dans toute la ville de Vienne à 11h46. Un groupe d’ouvriers déterminés, dirigé par Franz Schuster, employé des centrales électriques municipales, parvenaient à couper les installations après avoir surmonté les grandes difficultés mises sur leur chemin par la direction et quelques ingénieurs. Vienne se retrouvait ainsi sans lumière ni électricité.
Les lumières s’éteignaient dans toute Vienne, les horloges électriques s’arrêtaient dans toute la ville. Les tramways électriques s’arrêtaient là où ils se trouvaient, les conduites d’eau ne fonctionnaient plus. C’était le signal, déjà annoncé auparavant aux hommes de confiance, du début de la grève générale et de l’armement du Schutzbund. Mais même maintenant, beaucoup ne savaient pas s’il s’agissait d’une panne technique, d’un acte de sabotage ou du signal de combat convenu. Autre signe de l’étourderie de la direction social-démocrate : le "Manifeste au peuple autrichien", rédigé par le rédacteur social-démocrate Julius Braunthal à la demande d’Otto Bauer et appelant à la grève générale et à la résistance armée contre le coup d’État fasciste, n’a pas pu être imprimé. En effet, la grève des ouvriers de l’électricité a également mis à l’arrêt les machines de l’imprimerie prévue, mais on n’avait pas pensé à un équipement de remplacement.
*) Relatif à Alois Svitanic, secrétaire de l’Union syndicale autrichienne
Joseph Buttinger (alias Gustav Richter, membre de l’organisation "Revolutionäre Sozialisten" fondée après février 1934, dont il devint le président en 1935) mentionne ce point dans son livre "In the Twilight of Socialism" [11]
Schorsch [Friedl Schorsch] travaillait comme employé dans une grande banque viennoise. Il était délégué syndical et occupait des postes importants au sein de son syndicat et du parti. En outre, il était sousofficier dans le Schutzbund. Lorsque les tramways s’arrêtaient le 12 février, Schorsch appelait l’Association nationale des employés de banque pour s’assurer qu’une grève générale a été déclenchée, puis il se rendait directement de son travail au bureau central du syndicat. Il y trouva le président du syndicat, Allina, membre du Nationalrat [Heinrich Allina, SDAP, Mitglied der Gewerkschaftskommission], qui faisait les cent pas dans la pièce, un cigare à la main. "Je dois savoir ce que vous allez faire? C’est plutôt à toi de décider!" Allina hurle à son jeune collègue, qui a osé demander des instructions à son supérieur à ce moment critique. Schorsch quittait le syndicat en courant pour se rendre à la chambre du travail, et tombait directement dans les bras d’une vieille connaissance du mouvement de jeunesse Favoriten. Le secrétaire Svitanic de la centrale syndicale avait été informé le matin de la décision des dirigeants du parti, mais pendant deux heures, il avait répondu à toutes les demandes téléphoniques venant des usines qu’il ne savait rien d’un appel à la grève générale. Schorsch ne le savait pas, bien sûr, et ses questions véhémentes n’ont suscité qu’un balbutiement embarrassé de la part de Svitanic : "A la Chambre des Travailleurs, je ne suis pas une institution politique ‑ on ne peut pas attendre de moi que je…" Schorsch faisait demi-tour et sortait en trombe en criant par-dessus son épaule : "Non, tu n’es pas une institution politique, tu es un imbécile!"
Deutsch [12]
Lorsque le matin du 12 février 1934, c’était un lundi, les ouvriers de Vienne se rendaient dans leurs entreprises, des rumeurs nourries et affolants circulaient dans la ville. On se racontait que la veille, tous les chefs de district du republikanischer Schutzbund, dissout, avaient été arrêtés et que d’étendues recherches d’armes étaient en cours dans les districts prolétariens. Ces deux informations se sont avérées exactes.
Les ouvriers de quelques grandes entreprises voulaient alors cesser immédiatement le travail. Ce n’est qu’avec beaucoup de difficultés que les comités d’entreprise réussirent à dissuader les ouvriers de faire ce pas, et à empêcher dans un premier temps le déclenchement de la grève.
Mais alors que des négociations sur les évènements de Vienne étaient encore en cours, une nouvelle est soudain tombée, qui a fait l’effet d’une étincelle jetée dans un baril de poudre : "À Linz on tire!"
[…]
Les entreprises de Vienne ont cessé le travail les unes après les autres. L’éclairage et les tramways ne fonctionnaient plus, l’usine à gaz de la ville a également cessé de fonctionner, la grève générale était là. Les membres de l’ancienne Republikanischer Schutzbund se rassemblaient dans les lieux de rassemblement qui leur avaient été indiqués en cas de grève générale. Ils n’étaient pas encore armés. Ils restaient dans l’expectative, laissant la grève générale, mesure de lutte économique de la classe ouvrière, faire son effet, et attendaient. Une fois de plus, c’est le gouvernement qui a mis le feu aux poudres.
Direction du côté du parti
Kun
De même, en Tchécoslovaquie, le chef du Schutzbund, Julius Deutsch, faisait savoir au même correspondant de "Südost" : "Alors que le combat avait déjà commencé à Linz, les socialistes à Vienne essayaient encore de maintenir le calme".
[…]
Encore pendant le soulèvement, un dirigeant anonyme[13] de la social-démocratie autrichienne publiait dans l’"Internationale Information", le service d’information de la 2e Internationale, un article dans lequel on peut lire :
"Malgré cela (c’est-à-dire malgré l’état d’esprit des ouvriers, et du Schutzbund en particulier), la direction du parti s’en tenait encore maintenant à sa ligne. Il estimait nécessaire que les ouvriers attendent les résultats des négociations prévues pour le lundi 12 février entre le chancelier fédéral et les gouverneurs des Länder sur les revendications de la Heimwehr et qu’ils ne se mettent pas en mouvement tant que ne soit pas, éventuellement, survenu l’un des quatre cas dans lesquels, selon la décision du congrès, une lutte défensive pour la protection de l’ordre constitutionnel serait inévitable. Dimanche encore, des fonctionnaires de la direction du parti ont instruit dans ce sens les camarades qui rendaient compte de l’état d’esprit excité des ouvriers et les ont mis en garde contre toute riposte de leur propre chef".
Reisberg [14]
La direction social-démocrate mobilisa le Schutzbund, mais lui donna la consigne stricte de ne pas entreprendre d’actions offensives, de ne commencer le combat que là où il serait attaqué. Ainsi, tout combat mené par des sections du Schutzbund, ‑ aussi héroïque que soit la conduite déployée ‑, était voué à l’échec. Cette attitude hésitante était la preuve la plus évidente de la désunion dans les rangs des dirigeants du parti social-démocrate et du manque de confiance en la force des ouvriers qui les dominait tous. La grève générale et l’armement du Schutzbund n’avaient pas pour but d’abattre le fascisme autrichien, mais seulement de faire pression sur le gouvernement pour l’obliger à négocier. En outre l’autorisation donnée simultanément à différents dirigeants du parti de mener des négociations avec des dirigeants chrétiens-sociaux a eu un effet fatal sur l’issue des combats. Helmer [Oskar Helmer, député du Landtag de Basse-Autriche] se rendait à la Landhaus (conseil) de Basse-Autriche, à Vienne dans le district Innere Stadt, et prenait contact, avec son ami de conviction Heinrich Schneidmadl [Heinrich Schneidmadl, membre du gouvernement du Land de Basse-Autriche], avec le gouverneur chrétien-social Josef Reither. Ils lui proposaient de prendre la place de Dollfuß et de former un gouvernement de coalition avec Karl Renner comme vice-chancelier. Reither déclinait l’offre, mais se déclarait prêt à intervenir auprès de Dollfuß. Danneberg tenta également de négocier avec le ministre des Finances Karl Buresch (Parti chrétien-social). Ces efforts restèrent vains. Dollfuß n’était pas disponible. L’entreprise des négociateurs social-démocrates se termina lamentablement : ils ont tous été arrêtés à leur retour.
[…]
Ce n’est que progressivement que les membres du Schutzbund pouvaient être alertés. Ils se rendaient à leurs points de rassemblement où ils devaient être armés.
Deutsch [15]
Dans une situation tendue à l’extrême, où il était clair pour tout le monde que la moindre imprudence devait mener à la catastrophe, le gouvernement intervenait brutalement. Il faisait intervenir la police contre les grévistes.
Même maintenant encore, les députés social-démocrates ont tenté une médiation. Le gouverneur adjoint de Basse-Autriche, Oskar Helmer, s’adressait au gouverneur chrétien-social Josef Reither et le conjurait de faire une tentative de dernière heure en vue d’un règlement pacifique du conflit. Reither le faisait, il s’adressait personnellement au chancelier fédéral et au président fédéral. Mais l’obstination du gouvernement a fait échouer cette dernière tentative de sauvetage.
Strategie und Taktik
Kun
L’insurrection armée a éclaté contre la volonté des instances et de la direction de l’opposition "de gauche" de la social-démocratie, la social-démocratie n’a fait que lui donner l’empreinte qui pendant les combats sur le plan stratégique et tactique s’est révélée désastreuse, ‑ l’empreinte d’une défensive.
Reisberg [16]
Peu après midi, des détachements de l’armée fédérale sont sortis des casernes au pas de charge, ont occupé les ponts sur le canal du Danube et, environ une heure plus tard, en compagnie de policiers, ont barré le Innere Stadt avec des barbelés. Des mitrailleuses ont été mises en place, les ardes ont été renforcées aux carrefours. La circulation n’a pas été interrompue, mais le contrôle le plus stricte a été imposé à huit points d’accès maintenus ouverts. Des patrouilles armées sillonnaient la ville; la police, qui avait disparu des rues en un éclair après l’arrêt de la distribution d’électricité, revenait désormais dans les rues avec le casque d’acier, troquant la inoffensive matraque en caoutchouc contre la carabine. Jusqu’alors, le district Innere Stadt avec le siège des autorités fédérales et des principaux services gouvernementaux, était resté sans forces de défense suffisantes, exposé à toute attaque. Une offensive énergique des ouvriers à partir des districts extérieurs aurait créé une situation dangereuse pour le gouvernement. Même le rapport officieux du gouvernement l’admettait retrospectivement : "Les premières heures de l’après-midi représentent une certaine période de faiblesse qui s’étend jusqu’à 14h30 environ et qui n’est comblée qu’au moment où, à l’heure indiquée, les trois bataillons disposant de véhicules automobiles sont prêts à être utilisés dans la caserne de Roßau." [Der Februar-Aufruhr 1934 : Das Eingreifen des österreichischen Bundesheeres zu seiner Niederwerfung. Nur für den Dienstgebrauch. Im Auftrage des Bundesministeriums für Landesverteidigung als Manuskript gedruckt (Wien) 1935, S. 44/45.]
Cependant le Schutzbund, qui se rassemblait aux endroits prévus, avait, comme l’écrivait le chef du Republikanischer Schutzbund, Julius Deutsch, lui-même, "certes distribué les armes à ses membres, mais n’avait rien entrepris d’autre" (Julius Deutsch : Ein weiter Weg. Lebenserinnerungen, Wien 1960, p. 207), mais, lié par la directive fatale d’attendre l’attaque des troupes gouvernementales, il laissait à l’exécutif suffisamment de temps pour faire ses préparatifs, lui laissant l’initiative si décisive. Au lieu d’entreprendre l’offensive nécessaire et attendue sur le centre-ville, les divisions du Schutzbund, y compris pour autant qu’elles recevaient des armes de leurs commandants, attendaient dans les banlieues l’attaque de la police soutenue par les Heimwehren fascistes. Celle-ci encerclait systématiquement les foyers ouvriers, les cités et les complexes résidentiels de la commune de Vienne afin d’occuper les points où, selon ses informations et ses suppositions, les membres du Schutzbund devaient se rassembler pour recevoir des armes. Cependant, ici, les ouvriers sont dans un premier temps encore plus forts que leurs adversaires.
[1] Arnold Reisberg, Februar 1934 – Hintergründe und Folgen; Wien, Globus Verlag, 1974.
[2]. Reisberg, op. cit., p. 2.
[3]. À partir des années 1890, les syndicats en Autriche ont pu mettre en place un système de "Vertrauensmänner" ("hommes de confiance", agissant comme délégués du personnel) dans de nombreuses entreprises. Au cours de la première décennie du 20e siècle, la reconnaissance des hommes de confiance au sein des entreprises a pu être progressivement garantie par des conventions collectives.
[4]. Reisberg, op. cit., p. 1.
[5]. Des textes de teneur variée sont cités dans différentes présentations ; ici la présentation du destinataire R. Bernaschek dans son rapport "Die Tragödie der österreichischen Sozialdemokratie", rédigé quelques semaines après les évènements, fin avril 1934. Publié dans :
Autorenkollektiv (Romain Rolland,; Jean-Richard Bloch,; Richard Bernasek), Österreich – Brandherd Europas; Zürich, Universum–Bücherei, 1934.
[6]. Reisberg, op. cit., p. 4‑6.
[7]. Winfried Garscha/Hans Hautmann, Februar 1934 in Österreich; Berlin, Dietz Verlag, 1984; p. 109.
[8]. Reisberg, op. cit., p. 7‑9.
[9]. La date est erronée. Le 12 février 1934, la dissolution du parti social-démocrate a été déclarée et la maison du parti a été occupée.
[10]. Ende Februar 1933 fanden Verhandlungen zwischen Gewerkschaften und Bundesbahnendirektion über Lohnfragen statt. Im Zuge der Verhandlungen drohten die Gewerkschaften mit Streik, und am 1. März wurde zunächst ein Warnstreik zwischen 9 Uhr und 11 Uhr vormittags abgehalten. In den Nachtstunden vor Beginn des Streiks wies die Bundesregierung die Bundesbahn an, gegen streikende Eisenbahner die "Kaiserliche Verordnung vom 25. Juli 1914 über die Bestrafung der Störung des öffentlichen Dienstes oder eines öffentlichen Betriebes und der Verletzung eines Lieferbetriebs" anzuwenden. Die Nutzung einer kriegsrechtlichen Bestimmung aus der Mobilisierungsphase des 1. Weltkriegs nahmen die Sozialdemokraten zum Anlaß einer Sondersitzung des Nationalrats am 4. März. Drei Anträge wurden eingebracht, von den Sozialdemokraten, den Großdeutschen, und dem Abgeordneten Kunschak von den Christlich-Sozialen. Die Abstimmung führte zu prozeduralen Streitfragen. Der Bundeskanzler Engelbert Dollfuß wandte auf die Geschäftsordnung Bezug nehmende Vorwände an und erklärte, das Parlaments. habe "sich selbst aufgelöst".
[11]. Joseph Buttinger, In the Twilight of Socialism – A History of the Revolutionary Socialists of Austria; Praeger, 1953; p. 16 17.
[12]. Deutsch, op. cit., p. 26.
[14]. Reisberg, op. cit., p. 8‑9 und 10.
[15]. Deutsch, op. cit., p. 27‑28.
[16]. Reisberg, op. cit., p. 12‑13.
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