Béla Kun [1]
Les combats de février en Autriche et leurs leçons 
[2]
Mars 1934

1. Pas une fin ‑ plutôt un début

Les travailleurs autrichiens se sont levés en armes le 12 février 1934 [3]. Des dizaines de milliers de prolétaires ‑ hommes et femmes, vieux et jeunes, et même des enfants ‑ ont mené la seule guerre juste, la guerre civile des opprimés contre leurs oppresseurs, contre le fascisme, avec un héroïsme sans limites. Les combats entre les insurgés et les forces de la contrerévolution fasciste duraient cinq jours. La bourgeoisie au pouvoir a déployé toutes ses forces armées contre les insurgés : l’armée mercenaire et la meute de police, la gendarmerie et les bandes fascistes. Elle a lancé dans le combat tous types d’armes : fusils et mitrailleuses, véhicules blindés et avions, mortiers, canons de campagne et obusiers.

Les prolétaires autrichiens ont combattu avec un courage héroïque tel que seuls en sont capables les membres d’une classe à laquelle appartient l’avenir.

La bourgeoisie autrichienne, ses bandes fascistes, célèbrent leurs orgies de sang sur le champ de bataille de l’insurrection écrasée, comme seule en a coutume une classe qui dépense ses dernières forces vitales dans une terreur fasciste sauvage.

Sans direction politique et militaire centrale, les travailleurs ont mené les batailles sanglantes pleines de victimes. Lorsqu’ils ont levé la tête hors du marécage de la servitude intellectuelle de la social-démocratie[4] et ont pris les armes contre les fascistes, ils ont quitté un chemin pour en prendre un autre. La voie qu’ils ont abandonnée était celle de la social-démocratie, qui leur promettait durant des décennies qu’elle les mènerait au socialisme par des moyens pacifiques. L’autre voie, qu’ils empruntèrent alors, fut celle de l’insurrection armée, par laquelle le prolétariat, dirigé par son parti bolchevique, sur un sixième de la planète ‑ en Union soviétique ‑ est effectivement parvenu au socialisme.

Mais lorsque nous parlons d’insurrection et d’insurgés en relation avec les combats de février en Autriche, ce n’est que dans un sens relatif. Tout l’exposé des combats de février que nous donnons montre bien qu’il ne s’agit pas d’une insurrection dans laquelle la classe ouvrière, dirigée par un Parti communiste révolutionnaire, mène un combat armé sous des slogans clairs de prise du pouvoir, avec pour tâche claire la destruction du pouvoir d’État bourgeois et l’instauration de la dictature du prolétariat. Les combats héroïques du prolétariat autrichien étaient ‑ aucun héroïsme ne peut y changer quoi que ce soit ‑ non seulement militairement mais aussi politiquement, une expression de résistance défensive contre l’usage bourgeois de la violence. Les ouvriers ont pris les armes pour riposter. Un soulèvement de la classe ouvrière qui sans réserve peut être décrit comme insurrection armée, doit être préparé parmi les masses avec des objectifs clairs par un parti ouvrier révolutionnaire.

La social-démocratie autrichienne n’était pas le parti de l’insurrection armée, elle était de prime abord le parti du sabotage, de la trahison de l’insurrection armée. Nous utilisons donc le terme insurrection uniquement dans le sens relatif que les actions des travailleurs en Autriche ont pris la forme de larges combats armées.

L’une des conditions préalables les plus importantes pour la victoire de la classe ouvrière trouvait et trouve sa réalisation au cours de ces combats. Les chaines intellectuelles dans lesquelles la social-démocratie maintenait l’écrasante majorité des travailleurs autrichiens furent brisées dans le feu de l’insurrection. Devant la classe ouvrière qui a mené des batailles telles que celles de Wien, Linz, Steyr, Bruck an der Mur et dans les autres foyers de la glorieuse insurrection, aucune bande fasciste ne peut bloquer durablement la voie nouvellement empruntée du combat révolutionnaire.

Ce n’est pas la classe ouvrière qui a été vaincue. Le prolétariat a remporté une grande victoire politique sur la social-démocratie.

Cette victoire est le début de la victoire finale sur la bourgeoisie, car dans ces combats, les armes à la main, les travailleurs autrichiens ont non seulement commencé le grand travail de modification de l’état des choses, mais aussi la modification de soi, qui est la plus importante condition pour leur capacité à s’emparer de haute lutte du pouvoir, à exercer la domination politique.

L’insurrection réprimée n’est donc pas une fin, plutôt un début.

2. Le chemin de l’Autriche vers la crise révolutionnaire

La lutte de classe entre la bourgeoisie et le prolétariat en Autriche avait déjà depuis le 15 juillet 1927 [5], depuis l’insurrection des prolétaires viennois pour se défendre contre les avancées du fascisme, plus ou moins un caractère de guerre civile ouverte. Depuis lors, les gouvernements ont procédé à une série de modifications constitutionnelles visant à légaliser la guerre civile de la bourgeoisie contre le prolétariat. La bourgeoisie a pris une mesure après l’autre pour déposséder les travailleurs de leurs armes et pour armer ses propres hordes fascistes jusqu’aux dents. En s’appuyant sur la force armée, la bourgeoisie a réduit encore plus qu’auparavant le faible niveau de vie de la classe ouvrière.

Dans les antécédents de l’insurrection, nous reviendrons uniquement sur la période qui s’est écoulée depuis le tournant, depuis le coup d’État de Dollfuß[6] le 7 mars 1933, qui a eu lieu peu après les élections consécutives à l’incendie du Reichstag[7] en Allemagne.

Le coup d’État de Dollfuß signifiait que le capital financier autrichien, qui dominait la République autrichienne depuis sa création, établissait désormais ouvertement son règne sans restriction et dévoilait sa dictature de classe. À la suite du coup d’État du 7 mars 1933, le pouvoir n’est pas passé des mains d’une classe à celles d’une autre. Les austrofascistes Dollfuß et Starhemberg[8] ne se vantait même pas de ce dont Hitler et ses bandes national-fascistes se vantaient au nom de leurs fins démagogiques, à savoir qu’ils auraient réalisé une "révolution nationale". Les fascistes autrichiens ont clairement indiqué qu’ils voulaient seulement abattre les barrières qui, à leur avis, pourraient empêcher l’exercice sans entrave du pouvoir bourgeois et l’annihilation de la résistance de la classe ouvrière dans la période de la grave crise. Le capital financier a continué comme maitre de l’Autriche, comme il l’était aussi à l’époque où Karl Renner[9] et Otto Bauer[10] formaient leur gouvernement "socialiste" le 16 mars 1919 [11], à l’époque de la "République populaire" de la social-démocratie. Le capital financier régnait en Autriche à l’époque qu’Otto Bauer désignait comme "période de transition entre deux processus révolutionnaires"[12], lorsque, selon l’opinion de l’austromarxisme[13], il aurait existé en Autriche un "équilibre des forces de classe"[14]. Le capital financier dominait en Autriche lorsque la "république populaire" de la social-démocratie était censée s’être "transformée" en république bourgeoise[15], selon le constat social-démocrate. Le pouvoir d’État en Autriche était la domination du capital financier, et non "la domination politique de la petite bourgeoisie réactionnaire"[16], comme Otto Bauer voulait le faire croire aux travailleurs. La forme d’exercice de cette domination se modifiait dans la mesure où la bourgeoisie, pour réprimer les travailleurs révolutionnaires, a de plus en plus eu recours à la force nue au lieu des moyens de la fraude parlementaire. Mais l’essence de ce pouvoir d’État était toujours la même tout au long de cette période ‑ c’était le pouvoir du capital financier sur la classe ouvrière.

La fascisation de l’Autriche, qui s’est exprimée lors du coup d’État de Dollfuß le 7 mars 1933, n’était donc pas une alternance de la classe dominante, mais seulement une modification soudaine dans ses méthodes de domination.

Quelle a été l’expression de cette modification dans les méthodes de domination du capital financier après ce tournant et quelle était sa finalité?

Le sens du coup d’État

Le coup d’État du 7 mars 1933 signifiait tout d’abord l’élimination du Parlement et l’introduction du système de décrets d’urgence par le pouvoir exécutif comme méthode normale de gouvernement du pays. À la différence du système allemand, le régime par voie de décrets d’urgence a été introduit non pas sur la base d’un § 48 d’une constitution démocratique, comme l’était la constitution de Weimar[17], mais sur la base d’une loi d’habilitation de guerre datant de l’époque de la monarchie des Habsbourg, qui était conçue en fonction de la situation de la guerre mondiale[18]. La bourgeoisie autrichienne se préparait pour la guerre civile ouverte afin de briser la résistance de la classe ouvrière au développement d’une sortie capitaliste de la crise, et d’empêcher la voie révolutionnaire ‑ elle a introduit à temps les lois de guerre. L’élimination du Parlement a été dictée par le besoin pour la bourgeoisie de créer un pouvoir exécutif flexible contre la classe ouvrière, dont les actions ne peuvent être inhibées par une quelconque cérémonie parlementaire.

La bourgeoisie autrichienne devait à tout prix concentrer toute sa puissance contre la classe ouvrière. Ses forces étaient considérablement affaiblies suite à la crise, et selon les calculs des couches dirigeantes de la bourgeoisie seule la concentration extrême de cette puissance affaiblie pourrait, en utilisant tous les moyens de violence, empêcher la classe ouvrière d’entrer dans la voie révolutionnaire.

La fascisation en Autriche s’est produite dans des circonstances particulières. La victoire du fascisme en Allemagne a mis à l’ordre du jour comme une question brulante la "Gleichschaltung"[19] de l’Autriche avec l’aide d’une partie de la bourgeoisie autrichienne. Une partie de la bourgeoisie autrichienne exigeait la "Gleichschaltung", une autre partie était contre l’annexion.

La bourgeoisie autrichienne était divisée et la question de l’annexion a encore approfondi cette division. C’est aussi sur cette division du camp de la bourgeoisie en différentes fractions que s’appuyaient les grandes puissances impérialistes, qui s’efforçaient et s’efforcent encore d’empêcher que l’Autriche soit annexée à l’Allemagne. La lutte impérialiste internationale ayant le pays pour objet a donc conféré au processus de fascisation en Autriche un caractère particulier. Les deux courants du fascisme qui se sont formés au sein de la bourgeoisie ont reçu leur empreinte particulière : l’un comme national-socialisme ou fascisme hitlérien, l’autre comme austrofascisme ou clérico-fascisme. Tous deux s’efforçaient de fasciser l’État à leur manière, l’austrofascisme gagnant la position hégémonique dans le mouvement fasciste. À lui incombait l’honneur de liquider la démocratie bourgeoise en Autriche.

Quelles étaient les conséquences de la fascination?

Ici, en tout premier lieu, il convient de mentionner les suivantes : une orientation exacerbée vers le renforcement de l’appareil de violence de la bourgeoisie et vers le démantèlement des prestations de politique sociale ainsi que des salaires. Le budget prévisionnel du gouvernement Dollfuß pour 1934 prévoit des économies de 54,2 millions de schillings concernant les dépenses de sécurité sociale. Dans le même temps, selon les données du Österreichischer Volkswirt (L’économiste autrichien), cette estimation du budget de l’État montre entre autres les dépenses supplémentaires suivantes :

 

 

1934

1933

 

(en millions de schillings)

Service patriotique auprès de la Chancellerie fédérale (c’est-à-dire propagande fasciste)

1,00

0,10

Police

60,87

58,65

Gendarmerie

34,57

32,09

Armée fédérale

94,00

82,60

 

La réduction des dépenses pour la sécurité sociale de 54,2 millions de schillings s’accompagne d’une augmentation des dépenses pour l’appareil répressif de la bourgeoisie de 16,1 millions de schillings. Il convient de noter que les couts pour la police et la gendarmerie avaient déjà augmenté considérablement ces dernières années. À Wien l’indice des salaires des travailleurs tomba après le coup d’État de 108 points à 88 points entre juin et octobre 1933.

Après le coup d’État, la bourgeoisie a commencé, en s’appuyant sur l’augmentation des forces armées obtenue par l’intégration des formations fascistes de la Heimwehr (Défense patriotique)[20] dans la police, une persécution politique accrue de la classe ouvrière afin de tirer parti de la restriction élargie de la liberté de mouvement des travailleurs et de leurs organisations dans l’objectif de réduire davantage les salaires et de détériorer davantage les conditions de travail. Ainsi s’est mis en place une répression accentuée de la presse communiste. Les organisations révolutionnaires de masse des travailleurs furent interdites les unes après les autres. L’interdiction du parti révolutionnaire du prolétariat autrichien, le Parti communiste d’Autriche (Kommunistische Partei Österreichs, KPÖ), a eu lieu peu après. Les restrictions déjà existantes jusqu’alors sur la liberté de réunion et de manifestation des travailleurs communistes et révolutionnaires ont été étendues pour inclure une interdiction de réunion et de manifestation contre l’ensemble de la classe ouvrière. Les syndicats jaunes ‑ les syndicats chrétiens et ceux de la Heimwehr ‑ ont été promus par la pression de l’appareil d’État à l’aide de mesures terroristes aux dépens des syndicats libres[21].

À la mi-mars, les formations du Schutzbund (Ligue de protection)[22] du Tirol sont dissoutes et la presse syndicale social-démocrate et réformiste est soumise à une censure préalable. Le 30 mars, le Schutzbund est dissous dans tous les Bundesländer (provinces – "Bund" : "fédération", Land : "pays")[23] et, peu après, le gouvernement intègre les formations de la Heimwehr dans l’appareil d’État en tant que police auxiliaire. Le gouvernement édicte par voie de décret d’urgence l’interdiction des grèves. Il interdit la célébration de Mai et mobilise toute la force armée contre les travailleurs qui veulent malgré tout célébrer le 1er mai. Viennent ensuite des attaques sévères contre la journée de huit heures et une série de décrets d’urgence qui restreignent les prestations de sécurité sociale pour les travailleurs des entreprises et les chômeurs. Le service de travail obligatoire est introduit. Tout cela s’est produit pour l’essentiel dans la première moitié de 1933.

La social-démocratie autrichienne a toujours répandu parmi les travailleurs l’opinion selon laquelle tous les problèmes autrichiens sont tranchés par des puissances étrangères, tout ce qui se passe en Autriche n’arrive que sur ordre de ceux parmi les pays impérialistes face auxquels l’Autriche se trouve dans une relation de dépendance. Sans doute l’Autriche est un pays dépendant. Mais toutes ces mesures prises par la bourgeoisie autrichienne pour accentuer l’oppression et renforcer l’exploitation des travailleurs autrichiens ont été prises par la bourgeoisie autrichienne elle-même dans son propre intérêt. Les travailleurs autrichiens qui ont soutenu la social-démocratie peuvent maintenant réfléchir sur la question de savoir à quelle fin servait la propagation, parmi les ouvriers autrichiens, de ce fatidique sentiment d’impuissance.

La fragmentation de la bourgeoisie autrichienne et ses causes

La bourgeoisie autrichienne est restée considérablement fragmentée même après le coup d’État. Toutes ses couches qui avaient une influence sur le cours des évènements, ont convenu que, dans la situation donnée du pays, il n’était plus possible de continuer à gouverner de manière parlementaire. Ils étaient unis contre la classe ouvrière, mais chaque fraction de la bourgeoisie avait des objectifs de groupe particuliers déterminés par ses intérêts particuliers. Concernant la fragmentation de la bourgeoisie, les intérêts particuliers de groupe dans les questions de politique commerciale extérieure, de politique fiscale et de crédit ainsi que dans la question du contraste entre la ville et la campagne ont joué le plus grand rôle. Toutes ces divergences politiques intérieures se trouvaient focalisées comme par un miroir concave sur le problème de l’annexion de l’Autriche à l’Allemagne. Cette question est devenue plus aigüe après l’arrivée au pouvoir de Hitler lorsque fut soulevé le problème de la révision des traités de paix et du réarmement de l’Allemagne. La question de l’annexion est devenue la question centrale de la politique européenne des principales puissances impérialistes, notamment l’Allemagne, la France et l’Italie, pendant que l’Angleterre adoptait toujours une position de louvoiement. L’Autriche est devenue un point central de la politique impérialiste européenne; l’aggravation de la politique intérieure en Autriche s’est étroitement entrelacée avec l’exacerbation de la situation européenne, laquelle à son tour a conduit à un approfondissement extrême ultérieur des contradictions existantes au sein de la bourgeoisie autrichienne.

Sur la question de l’annexion, les fractions de la bourgeoisie fragmentées sur le plan de la politique intérieure ont formé deux grands camps : les partisans de l’annexion à l’Allemagne hitlérienne, à savoir les national-socialistes qui, selon diverses estimations, influencent plus d’un tiers de la bourgeoisie toutes couches confondues; et les opposants à l’annexion, à savoir le Vaterländische Front (Front patriotique)[24], qui rassemble le Parti chrétien-social[25] et le fascisme de la Heimwehr.

À l’écart des deux principaux partis fascistes, le Landbund (Ligue de campagne)[26] ne prend pas de position claire sur l’annexion.

Voyons maintenant les relations de classe et les rapports de parti, ainsi que leurs connexions internationales, qui ont accéléré la maturation de la crise révolutionnaire et le déclenchement de la guerre civile ouverte.

Le parti le plus grand de la bourgeoisie autrichienne, qui constitue une composante du Vaterländische Front au pouvoir, est le Parti chrétien-social. En tant que parti le plus ancien après le Parti social-démocrate d’Autriche, remontant à la période d’avant-guerre et se trouvant au pouvoir depuis longtemps, il disposait des organisations de masse les plus anciennes et les plus importantes parmi tous les partis bourgeois. C’est le parti du capital financier autrichien autochtone, de la grande industrie manufacturière, de ces cercles capitalistes qui sont principalement entrelacés avec le capital financier franco-anglais et qui ont leurs marchés dans les pays des Balkans danubiens[27]. Leurs partisans sont recrutés de façon prédominant parmi la petite bourgeoisie urbaine, parmi les agriculteurs de montagne des provinces alpins. Il dispose d’organisations dans toutes les provinces. Le parti inclut également une petite aile ouvrière et a ses propres syndicats, dans lesquels sont organisés des éléments arriérés des travailleurs et des rangs des employés. Il est "modérément antisémite".

Les couches de capitalistes qui soutiennent le Parti chrétien-social ont toujours été opposées à l’annexion à l’Allemagne. Ils craignaient la concurrence du capital impérial allemand sur le marché intérieur. Devant eux se trouvait l’exemple de la Slovaquie, où après l’unification au sein de la République tchécoslovaque le capital financier tchèque, plus puissant, a mis à l’arrêt toute l’industrie slovaque. Leurs intérêts sur les marchés des pays des Balkans danubiens, en particulier la Hongrie, ont déterminé l’orientation d’éléments significatifs du Parti chrétien-social vers la formation d’une fédération du Danube au lieu d’une annexion à l’Allemagne; ils sont partisans de la restauration de la dynastie des Habsbourg. Leur politique était dans une large mesure déterminée par les intérêts de l’Église catholique, ce qui a également conduit à l’accentuation de leur opposition à l’annexion après l’instauration de la dictature hitlérienne, perspective qui faisait craindre au clergé autrichien des restrictions à l’égard de l’hégémonie de l’Église catholique. Le fait est que le Parti chrétien-social, en tant que parti gouvernemental responsable de la crise, a perdu un grand nombre de ses partisans de la petite bourgeoisie.

Le partenaire du Parti chrétien-social au sein du Vaterländische Front, qui a mené à bien la fascisation de l’Autriche, est la Heimwehr. La Heimwehr a apposé sur l’organisation du Vaterländische Front l’empreinte d’un fascisme ouvert et déclaré. La Heimwehr, qui avait dès le départ le caractère d’une formation semi-militaire, se trouve sous la direction des restes de l’aristocratie féodale, noire-jaune[28]. Elle a été créée sous la direction d’officiers de l’ancienne armée autrichienne participant aux combats contre la Yougoslavie pour la défense de la province de Kärnten. Elle a trouvé sa forme définitive après la scission du mouvement national-socialiste en Autriche, depuis laquelle une vive querelle existe entre le mouvement hitlérien et la Heimwehr, alors que certaines parties non négligeables de la Heimwehr (en particulier en Steiermark) se sont toujours prononcé en faveur de l’union avec Hitler. La Heimwehr recrutait ses partisans en masse parmi la petite bourgeoisie, en premier lieu parmi les éléments paysans moyens et grands, principalement parmi ceux qui étaient mécontents de la politique chrétien-sociale en matière de crédit, douane et fiscalité. Leur collaboration avec les chrétien-sociaux peut s’expliquer par l’imbrication de la grande propriété foncière avec le capital financier local, tandis que le financement direct de la Heimwehr par l’Italie a orienté sa politique étrangère dans une direction antifrançaise. La caractéristique de base de l’orientation de la politique étrangère de la Heimwehr aujourd’hui est l’hostilité à l’égard de l’annexion. Cela est déterminé par la crainte des grands propriétaires fonciers et des grands agriculteurs face à la concurrence de l’agriculture allemande, crainte rendue encore plus aigüe par la concurrence entre Hitler et les dirigeants de la Heimwehr, en particulier Starhemberg. Comme pour les chrétien-sociaux, pour la Heimwehr également les aspirations à une restauration des Habsbourg ont joué un rôle important dans positionnement à l’égard de l’annexion. Une annexion à l’Allemagne aurait signifié la mise en échec définitive de la restauration de la dynastie de bourreaux des Habsbourg, c’est pourquoi leur hostilité à l’annexion est devenue encore plus grande. La situation désespérée des petits artisans, petits commerçants et moyens agriculteurs autrichiens a poussé beaucoup d’entre eux à la Heimwehr, par contre celle-ci n’a pu gagner que très peu de partisans dans les rangs ouvriers.

Les chrétien-sociaux s’orientaient autrefois presque exclusivement vers la France. Les projets français d’"organisation du bassin du Danube" ne tenaient néanmoins que peu compte des intérêts commerciaux extérieurs de la bourgeoisie autrichienne et de la politique intérieure de l’agriculture autrichienne, orientée vers l’autarcie économique, et cela conduisait à un refroidissement des relations franco-autrichiennes, à ce que la bourgeoisie autrichienne se tourne vers l’Italie. Néanmoins, la France a conservé une part importante de son influence sur les chrétien-sociaux. L’orientation de la Heimwehr en matière de politique étrangère est résolument italienne. Les deux directions du Vaterländische Front cherchaient et cherchent auprès de l’Italie la protection de "l’indépendance autrichienne" contre les attaques de l’Allemagne hitlérienne.

Le Vaterländische Front devenait le représentant de l’austrofascisme, également appelé clérico-fascisme. L’austrofascisme a eu bien moins recours à la démagogie sociale que le mouvement national-socialiste en Allemagne. Il s’est ouvertement inspiré du Moyen Âge dans la propagande pour le Ständeordnung (ordre corporatiste), auprès des petits bourgeois il a fait appel aux traditions du système des corporations et auprès d’eux ainsi que des agriculteurs aux souvenirs du "bon vieux temps patriarcal". Le "social" chez lui, c’est le "socialisme" de l’encyclique papale et des lettres pastorales épiscopales.

Les organisations du Landbund, non négligeables mais refoulées ces derniers temps, sont des représentants des grands agriculteurs avec certains partisans petit-bourgeois dans quelques villes de province. Ils sont des défenseurs de l’économie autarcique de l’Autriche face à la concurrence étrangère de l’économie agricole des pays voisins. C’est pourquoi ils sont aujourd’hui également contre l’annexion. Ils sont aussi partisans d’un État corporatiste autrichien doté d’un certain parti pris démocratique contre la grande propriété foncière, contre le capital bancaire et commercial, contre les monopoles qui pressurent les exploitations paysannes. Leur orientation en matière de politique étrangère a toujours été fluctuante.

Le "Parti allemand national-socialiste des travailleurs d’Autriche" (Deutsche Nationalsozialistische Arbeiterpartei Österreichs, DNSAP)[29] était initialement une organisation régionale du Parti national-socialiste allemand des travailleurs – NSDAP. Après l’accentuation des tensions entre l’Allemagne et l’Autriche, Hitler, sous pression de politique étrangère, a donné à cette organisation régionale le titre de parti indépendant, mais elle ne restait rien d’autre qu’une branche du parti national-socialiste allemand avec à sa tête un gouverneur de Hitler. Derrière ce parti se tient la partie de l’industrie lourde qui se trouve aux mains du capital financier allemand et qui constitue un appendice de l’industrie lourde allemande (en premier lieu l’Alpine Montangesellschaft[30]). Surtout depuis l’arrivée au pouvoir de Hitler, le Parti national-socialiste est devenu un pôle d’attraction pour les intellectuels autrichiens en surnombre, qui se trouvent dans une situation désespérée, et pour les artisans mécontents du Parti chrétien-social. Parmi eux figurent de nombreux responsables de l’État issus des rangs de l’ancien Großdeutsche Partei (Parti Grand-allemand)[31], le plus ancien partisan de l’idée d’annexion. Le parti national-socialiste a pénétré dans les rangs des travailleurs dans une bien moindre mesure que le parti hitlérien en Allemagne. Les national-socialistes sont les porteurs de la lutte pour l’"alignement" ("Gleichschaltung") de l’Autriche sur l’Allemagne; ils tiennent un langage dur contre la France, contre les pays de la Petite Entente[32]. Naturellement, à l’égard de l’Italie et de la Hongrie ils suivent les positions du moment du gouvernement fasciste allemand.

Tout au long de l’après-guerre, le Parti social-démocrate autrichien a été l’allié du capital financier national, étroitement entrelacé avec banques franco-anglaises. Cela se voit le plus clairement dans leur participation à la restructuration de la Österreichische Kreditanstalt en faillite. La social-démocratie et la direction des syndicats libres sont toutefois également liées d’une autre manière à ces cercles capitalistes, dont fait également partie le capital financier tchèque. Un certain nombre d’entreprises industrielles et commerciales de la social-démocratie autrichienne, réunies au sein de la Arbeiterbank, n’étaient rien d’autre que des succursales de ce capital financier. Dans la question de l’annexion, les dirigeants social-démocrates ont joué des rôles partagés. Otto Bauer s’est mis en avant comme partisan de l’idée d’annexion et Karl Renner a longtemps écrit de grands traités sur les avantages d’une fédération du Danube. Après l’arrivée au pouvoir de Hitler, la social-démocratie ensemble avec le capital financier national autrichien s’est positionnée contre l’annexion. Elle représentait une orientation prononcée vers le capital français et la Tchécoslovaquie, qu’elle couvrait d’une part de slogans contre la restauration des Habsbourg et d’autre part de slogans d’unification des pays démocratiques contre le fascisme et de la solidarité antifasciste internationale. Cependant, cela n’a pas empêché la social-démocratie de tolérer l’orientation du Vaterländische Front vers le fascisme italien comme un moindre mal[33] par rapport à Hitler.

De cette image fugace, il ressort que le conte de fées de la social-démocratie autrichienne, selon lequel tout ce qui se passe en Autriche serait indépendant de la volonté de la bourgeoisie autrichienne, n’était rien d’autre qu’une tentative d’empêcher les travailleurs autrichiens de lutter contre leur propre bourgeoisie. L’Autriche, pays dépendant dans le système impérialiste, devenu un carrefour, l’un des axes de la politique internationale en Europe, était et reste un problème de politique étrangère, mais pas seulement, comme l’affirmait et continue d’affirmer la social-démocratie autrichienne. L’imbrication des problèmes nationaux de l’Autriche avec les problèmes internationaux n’impliquait pas que la classe ouvrière autrichienne était incapable de décider de ses conditions de vie dans la lutte des classes contre sa propre bourgeoisie. La social-démocratie autrichienne a exploité l’imbrication des problèmes de politique intérieure et extérieure du capitalisme autrichien pour persuader les travailleurs que les problèmes de la classe ouvrière en Autriche ne sont pas tranchés par la lutte des classes intérieure, mais par la politique étrangère. Selon la vision austromarxiste, l’ennemi principal n’était donc pas le capital autrichien, ni même le Parti national-socialiste, et encore moins le Vaterländische Front austrofasciste qui de toute façon devait être considéré et toléré comme un "moindre mal" par rapport aux nationaux-socialistes. Le principal ennemi, disait la social-démocratie, est à l’étranger, c’est Hitler, et puisqu’en Autriche une partie de la bourgeoisie prend position contre l’annexion, contre l’"alignement" ("Gleichschaltung"), il faudrait s’allier à ces adversaires austro-fascistes du fascisme hitlérien, et bien sûr aux pays démocratiques, c’est-à-dire à l’impérialisme français et tchèque. Toutefois, les évènements montraient que l’imbrication des contradictions de politique intérieure et étrangère en Autriche et dans ses environs n’impliquait pas l’impuissance ou le désespoir pour la classe ouvrière et ses actions de lutte de classe. L’aggravation des conflits de politique étrangère autour de l’Autriche signifiait l’exacerbation de la fragmentation des forces bourgeoises en Autriche et cette exacerbation des contradictions au sein du camp bourgeois a été un facteur essentiel qui a poussé l’Autriche à avancer rapidement sur la voie vers la crise révolutionnaire après l’arrivée au pouvoir de Hitler.

L’aggravation de la situation internationale autour de l’Autriche, des contradictions entre l’Allemagne et les pays opposés à l’annexion (France, Petite Entente, Italie, etc.) n’a-t-elle pas été un facteur essentiel qui a accentué extrêmement les contradictions entre l’austrofascisme et le fascisme hitlérien, entre les deux ennemis de la classe ouvrière? L’aggravation de ces contradictions politiques internationales n’était-t-elle pas, pour le gouvernement Dollfuß, un facteur essentiel qui a rendu possible l’interdiction du Parti national-socialiste en Autriche?

L’influence de la politique internationale sur les circonstances autrichiennes a non seulement engendré des difficultés, mais en même temps de grandes opportunités pour la lutte de classe révolutionnaire de la classe ouvrière autrichienne. La condition préalable pour surmonter ces difficultés était de tirer parti de ces opportunités. Cela ne pouvait se produire que dans le cadre de la lutte de classe révolutionnaire. Mais la social-démocratie autrichienne ne le voulaient pas.

Les travailleurs poussent à la révolution, la social-démocratie freine

Après le coup d’État fasciste, l’inclinaison de la classe ouvrière en Autriche vers la révolution s’est déployée à un rythme et à une échelle croissants. Le courageux Parti communiste d’Autriche a poursuivi inébranlablement son travail révolutionnaire malgré toutes les persécutions de la part des puissances fascistes, qui bénéficiaient de la tolérance et du soutien de la social-démocratie. Son influence ne cessait de s’étendre et de s’approfondir.

Le 1er mai, les dirigeants social-démocrates pouvaient encore retenir les ouvriers face aux "cavaliers espagnols"[34] que les fascistes installaient autour de l’arrondissement Innere Stadt[35], mais les grèves partielles contre les mesures politiques de terreur du gouvernement devenaient de plus en plus nombreuses. Le mois d’aout marquait un tournant. La grève "sauvage" à l’Alpine Montangesellschaft[36] montrait que la social-démocratie autrichienne et les syndicats réformistes n’étaient plus en mesure d’empêcher toute résistance de la classe ouvrière contre le vol des derniers restes de sa liberté de mouvement, comme ils l’avaient fait le 7 mars, jour du coup d’État. Le Parti social-démocrate recueillait des signatures auprès des travailleurs pour la réouverture du Parlement, pour la défense de la constitution et négociait avec Dollfuß et ses partisans une révision de la constitution dans l’esprit de l’introduction d’un ordre corporatiste tempéré par un système électoral au suffrage universel. Ils faisaient patienter les ouvriers autrichiens en évoquant l’aide des social-démocrates et des radical-socialistes français ainsi que du gouvernement tchécoslovaque, auquel participaient les social-démocrates tchèques et allemands; ils faisaient patienter les ouvriers se tournant vers la révolution en évoquant la "pression" que les partis de la 2e Internationale exerceraient sur Dollfuß à travers les gouvernements bourgeois de leurs pays dans l’intérêt de la démocratie autrichienne.

En juillet 1933, dans son article paru dans Der Kampf (Le combat), Otto Bauer a dessiné de la manière suivante la voie à suivre pour les ouvriers qui poussaient au combat[37] :

Les forces de la classe ouvrière sont affaiblies par la crise économique, par le chômage, par la puissante vague contrerévolutionnaire qui se propage depuis l’Allemagne à travers l’Europe centrale. Dans une telle situation, nous devons mettre à profit les contradictions au sein du camp bourgeois et chercher à gagner des alliés pour la classe ouvrière dans le camp bourgeois.

Au lieu de mettre à profit les contradictions dans le camp bourgeois, qui affaiblissent la bourgeoisie, pour mener un combat décisive contre le fascisme dans sa marche en avant, la tâche de la classe ouvrière devrait donc être de gagner des alliés dans le camp bourgeois, où tous les partis ne différaient sur la question de la fascisation que par le rythme et le choix des alliés étrangers.

Aucun gros mot ne peut être assez fort pour caractériser cette politique. C’est tout simplement la ‑ realpolitik de l’austromarxisme.

Cependant le chef de l’austromarxisme, le principal théoricien de la 2e Internationale, est allé encore plus loin dans la "défense de la démocratie contre le fascisme". Il voulait que les ouvriers social-démocrates protègent les national-socialistes de la persécution de la part du gouvernement Dollfuß. Dans le même article, il adressait des reproches aux "démocrates opportunistes" qui ne voulaient pas voir l’interdiction nazie comme une attaque contre la démocratie, en écrivant[38] :

Mais un démocratisme opportuniste, qui s’indigne vivement de la violation des libertés démocratiques lorsqu’elle est dirigée contre nous, mais qui applaudit à cette même violation des libertés démocratiques lorsqu’elle touche nos adversaires, ne pourra jamais mobiliser de forces morales fortes contre la dictature (dictature de quelle classe? B. K.). Seule une persistance fidèle aux principes démocratiques qui, même aux fins du combat contre nos ennemis, ne renonce pas à la légère aux droits à la liberté, une persistance ferme sur le droit, qui lutte contre la violation du droit, même lorsque celle-ci touche nos ennemis, sera capable d’attirer largement au-delà des rangs de la classe ouvrière des combattants participant à la lutte pour la liberté, en faveur du droit menacé.

Lorsque le Parti communiste d’Autriche a été privé de sa liberté de manifestation par le maire social-démocrate Seitz[39] au moyen d’une violation de la constitution démocratique, lorsque Schober ‑ qui était président de la police du gouvernement social-démocrate en 1919, puis le Bluthund du 15 juillet 1927 [40], et 1929 Chancelier fédéral soutenu par la social-démocratie ‑ exerçait contre les communistes une sanglante persécution, lorsque le gouvernement Dollfuß a interdit le Parti communiste et peu après le Rote Fahne (Drapeau rouge, journal du KPÖ), ‑ lors de ces évènements Otto Bauer n’a pas élevé la voix dans un tel hymne à la démocratie et n’a pas eu le "courage moral" à la défense de la démocratie contre la violation du droit et de la constitution. Il ne l’a fait que lorsqu’il s’agissait de violations des "droits démocratiques de liberté" de la branche autrichienne des fascistes hitlériens.

Les travailleurs se sont révoltés, ils poussaient au combat. Les mouvements concernant les salaires se succédaient les uns après les autres, rarement ils aboutissaient à la grève. Les directions syndicales les ont étouffés. Depuis le coup d’État, la direction du Parti social-démocrate a étouffé tout pas sérieux de combat initié par les travailleurs avec le slogan[41] : "Rester toujours à l’initiative, bouger toujours, montrer toujours que le Parti social-démocrate est là."

Les dirigeants étaient effectivement toujours là lorsqu’il s’agissait de l’étouffement des actions des travailleurs révolutionnaires, de même lorsqu’il s’agissait de chercher des "alliés dans le camp bourgeois".

Quatre points qui n’ont pas intimidé la bourgeoisie autrichienne

L’état d’esprit d’opposition des travailleurs contre la direction du Parti social-démocrate et des syndicats libres s’est densifié. Les travailleurs en opposition, contrairement aux dirigeants "en opposition" au sein de la social-démocratie, ont recherché des liens étroits avec les communistes. L’influence du Parti communiste sur les travailleurs de l’opposition au sein de la social-démocratie s’est élargie.

À l’époque de la grève à l’Alpine Montangesellschaft, l’état d’esprit des travailleurs dans toute l’Autriche était très agité. Les décrets d’urgence du gouvernement Dollfuß ont augmenté pas à pas cette agitation. Les expériences de la terreur hitlérienne avaient un impact sur la classe ouvrière autrichienne. Le sort de la social-démocratie allemande nous rattrapera-t-il? ‑ cette question tourmentait les masses des membres du Parti social-démocrate. Les masses petites-bourgeoises et petites-paysannes s’indignaient également contre les initiatives insolentes du gouvernement hitlérien et contre les négociations secrètes continuelles de la Heimwehr et l’entourage de Dollfuß avec les national-socialistes. Ces négociations ont provoqué de fortes vacillations parmi eux face à la politique des austrofascistes. Une attaque décisive contre la bourgeoisie aurait pu éloigner du Vaterländische Front ces éléments petits-bourgeois et petits paysans qui commençaient à vaciller, et les conduire au combat aux côtés de la classe ouvrière.

La convocation de la conférence des directions des syndicats libres en septembre 1933 était une preuve de l’état d’esprit agité et de la volonté de combat des couches les plus larges du peuple en Autriche. Sous la pression de cet état d’esprit populaire, les dirigeants syndicaux ont dû, pour le cas d’offensives ultérieures du fascisme, envisager la perspective d’une grève générale. Lors de cette conférence, ils ont défini le "cas de guerre" avec le fascisme en quatre points[42]. Ces quatre points fixaient les conditions préalables pour déclarer une grève générale. Ces quatre points furent également adoptés lors du congrès extraordinaire du SPÖ en octobre 1933 [43], également convoquée sous la pression des masses.

Selon ces points, les travailleurs autrichiens doivent "se tenir prêts" à déclencher la grève générale : "1. si le gouvernement dissout l’administration municipale de Wien ou nomme un commissaire du gouvernement; 2. si le gouvernement fédéral dissout le Parti social-démocrate ou interdit ses activités; 3. si le gouvernement fédéral dissout les syndicats ou les "aligne" ["gleichschaltet"] de quelque manière que ce soit; 4. si le gouvernement fédéral introduit une nouvelle constitution de manière anticonstitutionnelle."

La direction du parti social-démocrate n’a pas occulté qu’une grève générale doit se transformer en insurrection armée. Dans l’hebdomadaire illégal de la social-démocratie autrichienne Ruf der Wahrheit (Appel de la vérité) du 19 janvier 1934 [44] il est écrit que

"[…] cependant la grève générale, dans les conditions actuelles, doit inévitablement conduire à ce que le conflit soit tranché par les armes, à la guerre civile." (Comme nous n’avons pas vu ce numéro, nous avons dû retraduire la citation de l’organe des mencheviks russes, le "Messager socialiste" n° 2 du 24 janvier 1934, publié à Paris.)

Cette prise de conscience des dirigeants social-démocrates était l’une des principales raisons pour lesquelles ils ne voulaient pas de grève générale. La social-démocratie autrichienne savaient ‑ et en cela elle avait raison ‑ que dans les conditions données, la grève générale devait se transformer inévitablement en une insurrection armée, en une guerre civile. La situation était précisément telle que le combat contre le fascisme pouvait être mené exclusivement avec les derniers moyens révolutionnaires : la crise révolutionnaire avait atteint son point culminant. Mais le Parti social-démocrate ne voulait pas se battre de façon révolutionnaire. Elle préférait abandonner le combat contre le fascisme plutôt que de recourir à des moyens révolutionnaires contre lui.

Lorsque le "cas de guerre" s’était produit, les dirigeants syndicaux n’ont pas déclaré la grève générale et ont répondu à l’appel du Parti communiste à une grève générale par des contremesures. Quand la grève politique de masse avait quand même éclaté, la social-démocratie a oublié les quatre points et n’a pas appelé aux armes. La social-démocratie est restée sur la voie constitutionnelle alors qu’il n’y avait plus de constitution en Autriche. Mais des armes, elle en avait dans sa position une quantité abondante et la volonté de se battre des travailleurs poussait vers l’emploi des armes. Les quatre points, dont l’avancée de la crise révolutionnaire imposait l’adoption, n’étaient pas la préparation à la construction de barricades lors de l’insurrection prolétarienne, ils étaient des barricades destinées à protéger la bourgeoisie passant à l’acte vers le fascisme face au prolétariat révolutionnaire se précipitant dans le combat.

Les quatre points constituaient le meilleur prétexte pour contrecarrer les préparatifs de la grève générale et de l’inévitable insurrection armée.

La crise révolutionnaire pousse à prendre une décision

Peu après le début de l’année, la crise révolutionnaire s’est encore accentuée. La violence du fascisme constituait déjà le seul droit en Autriche. La classe ouvrière ne pouvait opposer à ce droit que son seul droit : le droit à la révolution. Les fascistes étaient littéralement en marche vers la guerre civile, seulement ils n’avaient pas encore de certitude sur la question comment les travailleurs allaient se comporter. Ils ont scruté le front de la classe ouvrière pour savoir comment les prolétaires social-démocrates organisés réagiraient à l’achèvement de l’oeuvre de fascisation. Par conséquent, les provocations se sont succédé de la part des organes du pouvoir d’État, commandés par le vice-chancelier Fey[45].

À cette époque, alors que l’état d’esprit de masse le plus large parmi la classe ouvrière exigeait le passage au combat, la direction du parti social-démocrate n’avait qu’une seule préoccupation : empêcher un "putsch". Dans l’hebdomadaire illégal du SPÖ, paru le 8 janvier 1934 sous le nom de Der Ruf (L’Appel) (nous traduisons du numéro mentionné ci-dessus du Messager socialiste), nous lisons que les préoccupations de la direction du parti social-démocrate sont les suivantes [46] :

Le combat, déclenchée par un signal d’en haut, serait un putsch. Il ne peut pas être couronnée de succès. L’éruption inéluctable de la haine populaire, c’est cela la révolution. Des révolutions ne doivent pas être faites d’en haut. Elles deviennent réalité d’elles-mêmes, quand leur temps sera venu. Ce n’est pas un putsch qui peut être victorieux, mais seulement une révolution.

Durant les évènements de la crise révolutionnaire qui se précipitaient, la social-démocratie n’a absolument rien entrepris pour organiser la révolution. Mais elle a fait tout ce qu’elle a pu "d’en haut" pour arrêter quand même le déchainement de la haine populaire, qui avait déjà atteint un point d’ébullition. Il ne pouvait être question d’un putsch. Il n’y avait pas non plus de complot visant à commettre un putsch, il y avait seulement un complot contre la révolution. Une insurrection contre le fascisme pouvait s’appuyer sur la classe la plus avancée, sur l’insurrection de l’ensemble du prolétariat contre le fascisme; seule une préparation politique et organisationnelle globale était nécessaire pour cela. Il y avait un état d’esprit révolutionnaire pas seulement dans quelques couches de la classe ouvrière, pas seulement dans la classe ouvrière elle-même ‑ un élan révolutionnaire du peuple contre le fascisme s’exprimait dans la sympathie et la solidarité des masses les plus larges du peuple pour l’insurrection.

Les vacillements dans les rangs de la bourgeoisie, le chaos terrible dans le camp bourgeois, se manifestaient d’une part durant les négociations secrètes entre le chef des Heimwehren de Niederösterreich, le comte Alberti, et les "ennemis" du Vaterländische Front, les dirigeants national-socialistes, mais d’autre part aussi dans les contradictions entre la Heimwehr et le Parti chrétien-social. Peu de temps avant l’insurrection, des dirigeants de la Heimwehr ont dû faire arrêter des dirigeants de la Heimwehr.

La social-démocratie s’est exprimé par écrit contre une conspiration conduisant à un putsch, afin de promouvoir une conspiration avec Dollfuß contre la décision vers laquelle poussait la crise révolutionnaire. La social-démocratie a écrit que la révolution est une explosion inéluctable de la haine populaire et a employé tous les moyens pour endiguer l’explosion de la haine populaire. Elle n’a pas fait appel à la force de la classe ouvrière, du peuple travailleur, contre le fascisme, elle a fait comme si elle tenait la force armée du Schutzbund prête contre le nouveau coup d’État, afin de parvenir au moyen d’une conspiration avec Dollfuß à un compromis avec les austrofascistes.

Mais cela s’est également révélé impossible. Le 30 janvier, le gouvernement engage les mesures décisives en faveur du coup d’État. Le major des Habsbourg et chef de la Heimwehr, Fey, prend le pouvoir en main. Sous prétexte de repousser un putsch nazi, les Heimwehren sont mobilisés en Tirol. Dans le même temps, apparait un décret gouvernemental qui prive une série de municipalités des fonctions de police. Déjà auparavant des commissaires à la sécurité ont été nommés dans toutes les administrations des provinces.

Le Arbeiterzeitung (organe quotidien du SPÖ) adopte le point de vue que les austrofascistes prennent ces mesures effectivement contre les national-socialistes. Elle écrit le 31 janvier[47] :

La grande majorité du peuple autrichien souhaite sans aucun doute que soit repoussé l’attaque national-socialiste […] Il nous semble que la lutte contre la terreur nazie devrait être menée plus efficacement et sur des bases juridiques plus solides, de manière pleinement constitutionnelle.

Le 31 janvier, non pas un "putsch" ouvrier, mais une mobilisation de la Heimwehr en Tirol. Les exigences de la Heimwehr ne sont pas dirigées contre les national-socialistes. Ils demandent la dissolution du Parti social-démocrate en Tirol, l’autodissolution du Parti chrétien-social et le remplacement du gouvernement de la province de Tirol par un comité dictatorial composé de représentants de la Heimwehr et des Ostmärkische Sturmscharen[48] monarchistes.

Le Arbeiterzeitung escamote la signification des actions des Heimwehren. Encore le 2 février, elle parle d’une "étrange double position de la Heimwehr"[49].

Le 3 février, le Arbeiterzeitung rapporte[50] : "La situation en Tirol toujours pas claire".

Le 4 février, elle écrit à nouveau[51] : "La situation reste pour l’instant pas claire".

Le 7 février, le Arbeiterzeitung rapporte que les revendications en Tirol de la Heimwehr étaient également formulées en Haute-Autriche et traite de la question du suffrage universel comme base de la constitution[52].

Le 8 février, le Arbeiterzeitung rapporte au sujet d’une recherche d’armes par la police dans le bâtiment du Parti social-démocrate à Wien[53].

Le 11 février, le Arbeiterzeitung publie un éditorial intitulé : "Jours de décision"[54]. Elle écrit sur la préparation de la transition immédiate vers l’État corporatiste, dont la constitution ‑ selon l’expression du ministre des Affaires constitutionnelles Dr. Ender ‑ sera "autoritaire, presque dictatoriale". Le Arbeiterzeitung rapporte sur l’ordonnance du vice-chancelier Fey selon laquelle tous les droits dans le domaine des services de sécurité publique sont retirés au maire de Wien et transférés au président de la police. Elle constate que "nous vivons les jours de la décision la plus importante".

"Les jours", écrivait le Arbeiterzeitung, et le lendemain commence le raid par la police et le Heimwehr contre le bâtiment du parti à Linz.

Nous avons compilé toute cette histoire de l’insurrection en nous basant exclusivement sur des sources social-démocrates. Le côté parlementaire des évènements est absent de cette compilation ‑ mais il n’existait déjà plus de parlement dans lequel les dirigeants social-démocrates pouvaient soulever des protestations. Seule la rue était là. Seules les masses étaient là. Et seules les armes étaient là.

Peut-être ‑ dira quelqu’un ‑ la direction du parti social-démocrate n’a-t-elle pas pu écrire tout ce qu’elle voulait? Peut-être a-t-elle fait exactement le contraire de ce qu’elle avait fait écrire dans le Arbeiterzeitung? Elle faisait écrire sur des questions constitutionnelles, sur une attitude flexible, sur un comportement défensif de la classe ouvrière, mais en réalité elle a peut-être tout entrepris pour préparer une attaque décisive contre le fascisme?

Il aurait été absolument permis d’entreprendre tout pour tromper l’ennemi de classe, de faire tout son possible pour ne pas révéler la tactique, pour ne pas permettre que la mobilisation des masses soit entravée. Mais les paroles et les actions des austromarxistes ‑ un cas rare ‑ ont coïncidé cette fois-ci. Écoutons ce que la social-démocratie a fait dans les dernières heures avant l’insurrection, dans le feu de la crise révolutionnaire et même après le déclenchement de l’insurrection, écoutons les témoins les plus autorisés : Otto Bauer et Julius Deutsch[55]. Après son arrivée en Tchécoslovaquie, Otto Bauer expliqua au représentant de la correspondance Südost[56] :

Nous avons pris toutes les mesures possibles pour parvenir à un compromis avec Dollfuß. Voir même plus que cela. Nous avons fait comprendre que sous certaines conditions nous sommes prêts à doter le gouvernement de pouvoirs extraordinaires pour une période de 2 années. Cependant ces propositions ont été rejetées par le Chancelier Dollfuß. Il a déclaré qu’il ne souhaitait pas négocier avec les socialistes.

Lorsque les austromarxistes se comportaient de manière très radicale, ils osaient déclarer, pour rassurer les ouvriers, qu’ils pourraient reconnaitre la justification d’une dictature du prolétariat ‑ sans pouvoir soviétique, bien entendu ‑ comme une étape de transition "de la démocratie à la démocratie", en cas d’attaque de la bourgeoisie contre cette démocratie, pendant quelques mois, et seulement en cas d’extrême urgence, lorsque la bourgeoisie utilise la violence contre la classe ouvrière[57]. Ils étaient plus libéraux à l’égard de la dictature fasciste ‑ ils voulaient aussitôt reconnaitre une dictature fasciste comme justifiée pendant deux ans[58].

Dans sa déclaration, Otto Bauer a également évoqué le fait que même le 12 février, alors que l’insurrection à Linz était déjà en cours et que les ouvriers de Wien se mettaient déjà en grève, la direction du parti social-démocrate n’avait pas encore pris de décision concernant l’appel à la grève générale et qu’eux-mêmes au dernier moment ont envoyé deux intermédiaires (deux hommes politiques chrétien-sociaux)[59] au gouvernement, chargés de "trouver des moyens de calmer la classe ouvrière". Mais "cette démarche a également été vaine".

"Nous ne pratiquons pas une politique de prestige", a déclaré Otto Bauer immédiatement après le coup d’État du 7 mars 1933, lorsque devant les hommes de confiance[60] viennois il rendait compte du rejet par les chrétien-sociaux des offres de coalition social-démocrates[61]. Au moment où les ouvriers prenaient déjà les armes, il ne pouvait à nouveau rien faire d’autre que de poursuivre sa politique de tentative d’élever la mendicité auprès de la bourgeoisie au rang de politique de la classe ouvrière.

Le chef du Schutzbund Julius Deutsch, également en Tchécoslovaquie, a fait la communication suivante au même correspondant de Südost[62] : "Alors que la lutte avait déjà commencé à Linz, les socialistes à Wien ont essayé de maintenir encore le calme."

Bien sûr, la Heimwehr, la police, l’armée fédérale, le chancelier Dollfuß et le vice-chancelier Fey, tous le souhaitaient aussi; les banques, les industriels, les commerçants de gros et les hôteliers le voulaient également. Ensemble avec Julius Deutsch, ils voulaient tous avoir leur tranquillité à Wien. À cela servaient les mesures terroristes des fascistes et à cela servaient les efforts de Julius Deutsch : empêcher que les ouvriers prennent les armes.

Eux tous ont fait tout pour préserver la tranquillité. Les fascistes ont recouru à leurs forces armées contre la classe ouvrière, tandis que Julius Deutsch et Otto Bauer ont fait intervenir deux chrétien-sociaux comme intermédiaires.

Les choses se sont déroulées différemment de ce que voulaient Otto Bauer, Julius Deutsch et les autres dirigeants social-démocrates. Non seulement les forces contrerévolutionnaires ont défilé, mais les travailleurs social-démocrates au sein et en dehors du Schutzbund ont également pris les armes aux côtés des communistes.

Les dirigeants du Parti social-démocrate, des syndicats et du Schutzbund ne pouvaient pas enrayer les effets de la crise révolutionnaire. L’insurrection de février des travailleurs autrichiens commençait.

Les deux fronts se sont déployés en face à face : le front de la contrerévolution austrofasciste et le front de l’insurrection armée des travailleurs autrichiens.

3. Les forces armées des deux fronts

Non seulement le nombre et le rapport des forces autant du front contrerévolutionnaire que du front de l’insurrection révolutionnaire n’étaient pas un secret pour les directions des partis, ils étaient également connus précisément des larges masses. Les réserves de l’insurrection sont plus difficiles à évaluer que les réserves de la contrerévolution, parce qu’elles sont beaucoup plus extensibles et il est plus difficile à avoir une vue d’ensemble de leur déploiement, mais elles étaient en tout cas bien plus importantes que celles du fascisme.

Les forces armées de la contrerévolution

La contrerévolution disposait des types de forces armées suivants : a) l’armée régulière, b) l’armée auxiliaire, c) des formations secrètement armées, qui ont été en grande partie "légalisées" après le coup d’État de mars 1933.

a) L’armée régulière.

Selon le Traité de Saint-Germain[63], l’armée fédérale est une armée professionnelle complétée par des volontaires; l’effectif était limité à 30.000 hommes, composés de 1.500 officiers, 2.000 sous-officiers et 26.500 soldats; dans un premier temps ce nombre n’a pas été atteint.

Après l’arrivée au pouvoir de Hitler en Allemagne et les efforts accrus des fascistes allemands en vue de l’"alignement" ("Gleichschaltung") de l’Autriche, la France et les autres grandes puissances intéressées ont permis à Dollfuß d’augmenter l’effectif de l’armée pour défendre l’indépendance de l’Autriche. Jusqu’au début de l’insurrection, autant que l’on sache, ont été recrutés de nouveaux soldats dans l’armée de sorte que l’effectif de l’armée fédérale pendant cette période puisse être estimé à 35.000 hommes.

L’armée se compose de six brigades, dont deux sont stationnées à Wien. Les six brigades sont composées de 12 régiments d’infanterie (32 bataillons et 4 bataillons indépendants), 6 bataillons cyclistes, 6 escadrons de cavalerie, 6 divisions d’artillerie, 3 divisions d’artillerie indépendantes (l’artillerie est en partie motorisée), 6 bataillons de sapeurs, 6 compagnies de téléphone et télégraphe et 6 compagnies d’automobiles. L’armement de l’armée fédérale a été limité par les dispositions du Traité de Saint-Germain; ce traité n’a accordé à la République d’Autriche aucun char, avion, artillerie lourde ou agent de guerre chimique.

Il y a quelques années encore, l’armée fédérale était décrite par la social-démocratie comme l’armée la plus démocratique du monde et faisait la fierté de tous les responsables social-démocrates intervenant en matière de politique militaire. Après la lâche trahison de la social-démocratie lors de l’insurrection de juillet 1927 à Wien, les chrétien-sociaux se sont emparé complètement du contrôle de l’armée fédérale et ont chassé pas à pas les social-démocrates de leurs positions dans l’armée. Dans les organismes des hommes de confiance de l’armée, le groupement militaire social-démocrate était représentée avec 218 mandats en 1926, tandis que le Wehrbund chrétien-social n’était représenté qu’avec 35 mandats. En 1927, après la trahison de juillet, le nombre de mandats social-démocrates tombait à 118 et le nombre de mandats chrétien-sociaux s’élevait à 214. En 1929, lorsque l’armée fédérale a été débarrassée des social-démocrates et que le gouvernement anéantit complètement les droits des hommes de confiance, le nombre des mandats social-démocrates n’était plus que de 23, mais celui des chrétien-sociaux était de 250. Dans le corps des officiers, ne sont restés presque plus de social-démocrates, par contre il y a parmi les officiers de nombreux partisans de Hitler. Voilà les succès de la realpolitik social-démocrate dans le domaine de politique militaire.

b) L’armée auxiliaire,

composé de police, gendarmerie et garde-frontières. La police comptait 17.500 hommes, elle est mieux équipée en armes que l’armée fédérale. Elle dispose de véhicules blindés, d’avions de police et d’armes chimiques. Les troupes sont armées de fusils et abondamment équipées de mitrailleuses.

La gendarmerie est composée de 5.500 hommes et est armée de carabines, baïonnettes et sabres, et équipée de mitrailleuses. Chaque gendarme possède soit une bicyclette, soit un motocycle.

La garde-frontières, soit environ 9.000 hommes, est armée selon les mêmes modalités que la gendarmerie.

Toutes ces formations militaires étaient auparavant aux mains de la social-démocratie et la grande majorité était organisée en syndicats libres. Après 1927, ils échappaient à la direction social-démocrate.

c) Les formations fascistes de guerre civile de la contrerévolution.

Selon diverses estimations, la Heimatschutzwehr (connue sous le nom de Heimwehr en abrégé) serait composée de 100 à 150.000 membres. L’organisation en Tirol de la Heimwehr comprend 25 à 27.000 hommes, en Kärnten, la Heimwehr compte 25 à 30.000 hommes et en Steiermark 30.000 membres. Seule une partie de ces organisations peut être considérée comme des formations armées. L’armement se compose de fusils d’infanterie, de mitrailleuses légères et lourdes et de canons de campagne. La formation des membres de la Heimwehr était assurée par des officiers d’active et de réserve de l’armée fédérale.

Les Ostmärkische Sturmscharen sont une formation relativement jeune et non organisée, "l’armée personnelle" du chancelier Dollfuß. Il n’existe pas d’informations fiables sur leur nombre. Elles seraient, semble-t-il, non seulement pas très nombreuses, mais elles seraient également dépourvues de formation militaire.

L’Association des officiers autrichiens compte, semble-t-il, plus de 10.000 membres, dont environ 1.500 à 2.000 officiers d’active. Jusqu’à l’insurrection elle n’aurait pas été armée militairement.

Le Parti national-socialiste des travailleurs en Autriche, la branche du parti de Hitler, aurait compté, semble-t-il, quelque dizaines de milliers de membres armés avant sa dissolution. Le gouvernement Dollfuß ne pouvait pas confisquer leurs armes. Une partie des stocks d’armes tombaient entre les mains de la police, mais ces pertes pour le DNSAP en Autriche étaient généreusement compensées depuis l’Allemagne. Les formations nationales-socialistes comptent dans leurs rangs de nombreux officiers et policiers d’active, qui en partie étaient retirés de l’armée et de la police et constituent désormais le groupe des commandants national-socialistes.

Les forces armées de l’insurrection

Le Republikanischer Schutzbund (Ligue de protection républicaine) était une organisation social-démocrate de défense de la république bourgeoise. À quels fins la direction du Parti social-démocrate a fondé cette organisation est démontré par le fait que les communistes ont été exclus de ses rangs. Avant le début de l’insurrection, le Schutzbund était déjà interdit, mais il continuait à exister en semi-légalité en tant qu’organisation de service d’ordre du SPÖ. Selon les statuts, les membres du Parti social-démocrate qui étaient membres du Parti depuis au moins deux ans et avaient atteint l’âge de 20 ans étaient admis au Schutzbund.

Le nombre de membres du Schutzbund aurait, semble-t-il, atteint 100.000 avant sa dissolution; d’après diverses indications, on peut supposer qu’immédiatement avant l’insurrection, le nombre de membres était d’environ 80.000. L’armement du Schutzbund se composait de révolvers et de fusils d’infanterie, de mitraillettes et de grenades à main. Le Schutzbund possédait d’importants dépôts d’armes, qui étaient en partie confisqués par la police. Dans les dépôts, en plus des fusils et des révolvers d’infanterie, le Schutzbund disposait de nombreuses mitrailleuses, grenades à main et grenades à fusil et, selon des rapports, également de quelques canons; il disposait d’émetteurs radio dans tous les centres importants. À la tête du Schutzbund se trouvait une direction centrale tripartite, dont Julius Deutsch était le chef politique (commandant en chef du Schutzbund) et un deuxième membre de la direction, le général social-démocrate Körner[64] était le chef militaire.

Dans les différentes provinces, les organisations du Schutzbund étaient également dirigées par une direction tripartite composée du chef politique, du chef militaire et du chef adjoint. Les chefs militaires étaient antérieurement en grande partie des officiers d’active de l’armée fédérale, et jusqu’à la fin c’étaient en majorité des officiers et sous-officiers de réserve bien formés.

Les bataillons du Schutzbund au nombre, semble-t-il, de 289 étaient réparties en 16 districts du Schutzbund, dont 5 commandements de district à Wien, 4 en Niederösterreich, 2 en Oberösterreich, 2 en Steiermark, 1 district chacun en Kärnten, en Tirol et en Vorarlberg.

L’entrainement du Schutzbund sous forme de sports militaires, de tirs de petit calibre et d’exercices tactiques tout-terrain était de haut niveau. La discipline de l’équipe était exemplaire.

Le Parti communiste ne disposait pas de formation armée organisée significative; de petits groupes de soldats de l’armée fédérale commençaient à s’organiser autour du magazine publié illégalement Der Rote Soldat, en outre les communistes ont également influencé de manière significative certaines sections inférieures du Schutzbund.

Telle était le rapport entre les forces armées de la contrerévolution et de l’insurrection armée au moment où les masses passaient à l’action.

4. Cinq jours dans le feu contre le fascisme
(Voir cartes 1 et 2 [65])

Les forces armées du fascisme autrichien : armée fédérale, police, gendarmerie et les organisations militarisées des partis austrofascistes étaient déjà prêtes au combat avant le 12 février. Le vice-chancelier major hors service Fey, qui était également l’adjoint du chef de la Heimwehr, le prince Starhemberg, commandait toutes les forces armées de la contrerévolution, à l’exception des nazis. Il prononçait un discours le 11 février[66], d’où il ressortait clairement que le gouvernement avait décidé de déchainer ses forces militaires régulières et les bandes fascistes régularisées contre les travailleurs, contre leurs organisations.

Le prélude à cela était une activité intense de la police en uniforme et de la police civile, renforcée par la police auxiliaire de la Heimwehr. Les perquisitions se sont succédées les unes aux autres. Les dépôts d’armes du Schutzbund étaient visés. Les quartiers ouvriers de Wien et les principaux centres des provinces, à Linz, à Graz, Innsbruck, Klagenfurt, Salzburg, Eisenstadt, Wiener Neustadt, regorgeaient d’informateurs de la police et d’agents de la Heimwehr, d’agents du Vaterländische Front en uniforme et en civil. Il était évident que, sur la base de listes noires préalablement établies, les commandants du Schutzbund, les conseillers d’entreprise (Betriebsräte)[67] réputés radicaux et les fonctionnaires communistes illégaux étaient particulièrement surveillés afin de pouvoir les rendre hors d’état de nuire à temps.

Nous donnons la description des évènements sur la base de matériaux ‑ très insuffisants ‑ compilés à partir de divers journaux (dans la mesure où ils nous étaient disponibles jusqu’au au 3 mars).

Premier jour de combat
(12 février)

À Linz, la police fédérale se présentait devant le foyer de travailleurs social-démocrate avec un important contingent de forces de la Heimwehr pour procéder à une recherche d’armes. C’était le phénomène habituel ces jours-là. La police et la Heimwehr étaient accueillies par des tirs de mitrailleuses depuis le bâtiment du Parti. Les "héros" fascistes n’étaient pas préparés à un tel accueil. Selon la vieille tradition de l’armée autrichienne, ils se "concentrèrent en arrière", c’est-à-dire ils ont fui. Les ouvriers n’ont pas poursuivi les fuyards, ils ont immédiatement commencé à ériger des barricades autour de la maison.

Le commandant de la brigade de Linz, le général-major Zehner, prenait le commandement des forces armées de Linz. Il déployait immédiatement une compagnie de chasseurs alpins avec une section de mitrailleurs pour l’attaque. La maison du Parti était attaquée aux mitrailleuses et, après plusieurs heures d’échanges de tirs, elle était prise d’assaut par les forces armées fascistes.

Ces combats étaient le signal pour toutes les formations du Schutzbund à Linz et dans les environs. Sans attendre les ordres d’en haut, ils occupaient les foyers de travailleurs, les écoles, le chantier naval et une gare et se sont préparé à la défense.

La contrerévolution mobilisait ses forces assez rapidement et les engageait au combat. Les troupes de la Heimwehr dans la région de Linz étaient alertées et un régiment d’infanterie de la ville de Wels, située près de Linz, était appelé. Simultanément, de l’artillerie était aussi immédiatement déployée.

Un violent échange de tirs éclatait entre les forces contrerévolutionnaires et les troupes de travailleurs, qui durait presque toute la nuit et entrainait de lourdes pertes des deux côtés.

Ce matin-là, des perquisitions et arrestations provocatrices commençaient aussi à Wien. Plusieurs membres de conseils d’entreprise était arrêtés à Floridsdorf. L’état d’esprit des ouvriers approchait du point d’ébullition.

Immédiatement après le début des combats, un rapport fut adressé depuis Linz comité directeur du Parti social-démocrate. Le membres du Schutzbund de Linz exigeait solidarité : appel à la grève générale, puisque la situation s’était produite dans laquelle, selon la résolution du congrès extraordinaire du parti du SPÖ en octobre 1933, une grève générale doit être déclarée.

"Attendre et voir" était la réponse.

La direction du Parti social-démocrate envoyait deux intermédiaires chrétien-sociaux à Dollfuß pour solliciter des négociations renouvellées.

Les conseils d’entreprise des services d’électricité et de gaz de Wien étaient également immédiatement informés depuis Linz au sujet du début des combats armés. Les travailleurs de ces usines se mettaient alors en grève.

À Linz, la grève générale avait déjà été déclarée spontanément avec une force élémentaire, à l’initiative des cheminots.

À Wien, les travailleurs du tramway et d’autres employés municipaux se joignaient à la grève des travailleurs de l’électricité et du gaz entre 12 et 13 heures.

Les travailleurs attendaient l’appel à la grève générale, les membres du Schutzbund l’ordre d’ouvrir le combat.

Entretemps, la police, la gendarmerie et l’armée fédérale ont occupé la mairie, le siège du parti social-démocrate et tous les quartiers généraux du Schutzbund.

Les troupes de la contrerévolution commençaient également à occuper les quartiers ouvriers et barricadaient le Innere Stadt (centre-ville) à l’aide de "cavaliers espagnols".

Le Parti communiste autrichien appelait les travailleurs à former des soviets.

La direction de la fédération syndicale lançait alors le mot d’ordre opposé à travers ses organes : "Attendre et voir! Continuer le travail!"[68]

Après le début de la grève partielle et après que la terreur fasciste ait commencé à faire rage de la part des bandes de policiers et de Heimwehr, les membres du Schutzbund aussi commençaient à se concentrer dans leurs locaux de rassemblement. Cependant, la direction du Schutzbund ne bougeait pas. Une grande partie des dirigeants était déjà arrêtée. Les communistes et les dirigeants subalternes du Schutzbund tiraient la sonnette d’alarme partout où ils le pouvaient.

Un membre social-démocrate du Schutzbund échappé d’Autriche vers la Tchécoslovaquie racontait au correspondant du Vorwärts de Reichenberg le début des combats dans sa arrondissement, à Simmering :

Notre compagnie du Schutzbund était sur place 35 minutes après avoir reçu le message. Notre force comptait 340 hommes. C’est-à-dire c’est le nombre d’hommes qui devaient être déployés selon notre liste. Je m’attendais à ce que seulement 3/4 de nos hommes arrivent sur les lieux. En réalité, 405 hommes se présentaient. Tous ceux qui avaient été auparavant exclus pour manquement à la discipline étaient là; plus de 40 communistes rejoignaient également notre compagnie, se plaçaient sous nos ordres et maintenaient une bonne discipline. Nous accomplissions notre tâche, occupions une gare et divers complexes immobiliers. Nous attendions l’ordre d’attaquer.

L’alerte ne se déroulait pas aussi rapidement qu’en Simmering dans tous les arrondissements. Le même sous-chef du Schutzbund raconte à ce sujet :

Eh bien, les adjoints des différents dirigeants du Schutzbund arrêtés dans les différents arrondissements ont hésité avant de mettre en oeuvre l’alarme. Par exemple, cela se présentait comme ceci : Nous, à Simmering, avions occupé nos positions. L’arrondissement d’à côté était prêt seulement environ 5 heures après. L’autre quartier d’à côté de nous seulement 8 heures plus tard […] Nous étions simplement suspendus dans les airs, ne pouvions pas avancer et devions attendre et tenir bon jusqu’à ce que les autres soient prêts. Les arrestations, la recherche d’armes et en particulier les hésitations du côté de la direction nous ont couté la victoire, du moins je le pense.

Un autre fonctionnaire social-démocrate raconte dans son rapport dans le Deutsche Freiheit[69], publié à Sarrebruck, que de cette manière "à Wien une bonne dizaine de milliers d’hommes n’étaient pas déployés pour combattre". De même, la circonstance que les dépôts d’armes et de munitions n’étaient en grande partie connus que de personnes dont certains se trouvaient en détention, d’autres ne s’étaient pas présentés au combat, gênait la mobilisation et le déploiement au combat.

Pendant ce temps, 17.000 policiers, 3 à 4.000 gendarmes et quelques dizaines de milliers de membres du Heimwehr et de la Ostmärkische Schutzwehr étaient déjà rassemblés et en alerte à Wien. Des véhicules blindés arrivaient et de l’artillerie a également été déployée.

Les combats à Wien commençaient à Favoriten (Xe arrondissement), Simmering (XIe arrondissement), Ottakring (XVIe arrondissement), sur la rive sud (droite) du Danube. Sur la rive nord (gauche) du Danube, dans le grand arrondissement nord-est de la ville, à Floridsdorf (XXIe arrondissement), un vaste foyer d’insurrection émergeait, auquel se joignaient les faubourgs de Kagran et Stadlau. Sur la rive droite, la Gare de l’Est et la Gare du Nord étaient occupées. La liaison entre les rives sud et nord du Danube était assurée par l’occupation du pont Reichsbrücke. Au nord de la ville, à Döbling (XIXe arrondissement), le bâtiment municipal Karl-Marx-Hof[70] devenait le centre le plus important de l’insurrection. Dans la partie ouest de la ville, de violents combats se développaient principalement autour du lotissement de Sandleiten à Ottakring.

Au sud, Simmering (XIe arrondissement), Favoriten (Xe arrondissement), où se trouvent les gares de l’Est et du Sud, ainsi que le Laaerberg avec la station radio étaient les principaux foyers de l’insurrection. Meidling (XIIe arrondissement), Margareten (Ve arrondissement) et une partie de Hietzing (XIIIe arrondissement) étaient également le théâtre des combats.

Aucun combat n’avait lieu dans le Innere Stadt, délimité par le Ring. Dans la partie de la ville située entre le Ring et le Gürtel, des combats n’avaient lieu que dans une très faible mesure. La plupart des combats sur la rive droite avaient lieu dans les quartiers ouvriers situés entre la ligne du Gürtel et la ligne de faubourg des transports urbains.

Tous ces centres d’insurrection s’étaient pour la plupart déjà formés dès le premier jour des combats. Le premier jour, commençaient également les combats en province : à Bruck an der Mur, Graz, Leoben, Steyr, Linz, Salzburg, Innsbruck, à Wiener Neustadt, où le Schutzbund était pris par surprise par la police et en grande partie désarmé, etc. Les forces armées contrerévolutionnaires passaient immédiatement à l’offensive, la capacité de manoeuvre du haut commandement des austrofascistes était favorisée par le fait que les cheminots ne se mettaient pas en grève.

Les national-socialistes ne bougeaient pas.

Deuxième jour des combats
(13 février)

À Wien, la grève politique de masse prenait la forme d’une grève partielle, dans les centres provinciaux des grèves générales éclataient. Toutes les grèves étaient des mouvements spontanés. Dans de nombreuses usines, le personnel était présent au lieu de travail mais ne travaillait pas. Les journaux bourgeois paraissaient.

Tôt le matin, un nouveau combat acharné éclatait autour du Karl‑Marx‑Hof à Heiligenstadt (Döbling). L’artillerie des forces armées fascistes était déployée et ouvrait le feu, les travailleurs défendaient le bâtiment avec des tirs de mitrailleuses depuis les toits et les fenêtres. Outre l’artillerie, des véhicules blindés étaient également déployés. Une partie du bâtiment était réduite en ruines par les tirs d’artillerie qui ont duré environ 5 heures, une partie des occupants se retirait, une autre partie restait dans le bâtiment. Le nettoyage du bâtiment a été effectué par les fascistes avec la plus grande brutalité.

Dans l’arrondissement de Margareten, les forces armées fascistes donnaient l’assaut sur les bâtiments municipaux et presque tous ont été pris ‑ après une résistance acharnée d’insurgés isolés. Dans les arrondissements de Favoriten et de Simmering, où les communistes avaient une plus grande influence sur le déroulement des combats, les travailleurs entreprenaient par endroits des contrattaques. À Simmering, les membres du Schutzbund occupaient le territoire entre la Gare d’Aspang et le cimetière central afin de pouvoir prendre possession des gros stocks d’armes du Schutzbund empilés dans le cimetière.

Dans l’arrondissement de Meidling, les travailleurs tiraient sur trois automobiles appartenant aux forces armées contrerévolutionnaires et en ont pris possession. Les sections du Schutzbund de Meidling prenaient possession de trois mitrailleuses dans la Trainkaserne[71] voisine sans rencontrer de la résistance.

Des véhicules blindés des troupes gouvernementales arrivaient à la Gare de l’Est et une bataille sanglante s’engageait entre eux et les insurgés, qui repoussaient les troupes gouvernementales avec de lourdes pertes.

Dans l’arrondissement d’Ottakring, les travailleurs fortifiaient leurs positions, occupaient quelques maisons à côté du foyer de travailleurs, où ils établissaient des positions de flanquement et des nids de mitrailleuses et chassaient les troupes de la Heimwehr et les troupes fédérales. Arrivé la fin de journée, les membres du Schutzbund de Ottakring avaient occupé plusieurs ensembles de rues.

Sur la rive nord du Danube, à Floridsdorf et Kaisermühlen, les combats prenaient un cours plus sanglant. Floridsdorf était bombardé par artillerie à partir du Bisamberg.

Durant toute la nuit du 13 au 14 février, les actions de combat se poursuivaient des deux côtés. Les travailleurs commençaient aussi des combats de partisans. Dans quelques cas, des troupes de la Heimwehr essuyaient des tirs depuis des maisons privées.

À Meidling, Simmering et Floridsdorf, les troupes gouvernementales étaient sous le feu nourri de la part des habitants. Les travailleurs du faubourg de Stadlau se précipitaient au secours de ceux de Floridsdorf.

Les combats se poursuivaient en province. À Linz, environ 4.000 ouvriers se défendaient sur la rive gauche du Danube contre une force armée contrerévolutionnaire supérieure de 6.000 hommes. À Steyr, où l’usine et la ville étaient aux mains des insurgés, ils étaient bombardés par artillerie. À Salzburg, des unités militaires devaient dégager quelques rues. À Kapfenberg, les travailleurs encerclaient et désarmaient les fascistes. L’insurrection commençait à Wörgl en Tirol.

Troisième jour de combat
(14 février)

Le gouvernement diffusait à la radio le message que l’insurrection avait été liquidée, mais l’insurrection se poursuivait.

À Wien, deux secteurs connectés du front émergeaient : le nord-est et le sud.

À Floridsdorf, les combats acharnés se poursuivaient. Malgré des tirs d’artillerie, les travailleurs n’abandonnaient pas leurs positions.

À Heiligenstadt les combats pour le Karl‑Marx‑Hof reprenaient.

Au Goethe‑Hof, les combats devenaient de plus en plus sanglants.

Dans quelques endroits de l’arrondissement de Simmering, les travailleurs repoussaient l’assaut des troupes contrerévolutionnaires. L’artillerie se mettait en position directement devant les bâtiments municipaux. Les travailleurs répondaient par des tirs de mitrailleuses.

Dans l’après-midi, les travailleurs du Goethe‑Hof repoussaient l’assaut des troupes gouvernementales après des combats sanglants; une partie des troupes gouvernementales était battue au corps à corps dans les escaliers et dans les pièces des maisons.

De l’artillerie fut déployée contre le Laaerberg. Les ouvriers creusaient des tranchées sur une longueur de 2 kilomètres. Environ 2.000 ouvriers, semble-t-il, occupaient ces positions fortifiées du Laaerberg. Ils appelaient les ouvriers de Wiener Neustadt à l’aide, mais sans succès.

Dans l’arrondissement d’Ottakring, le foyer de travailleurs d’où les travailleurs avaient été expulsés le 13 février a était repris d’assaut.

Des barricades étaient construites à Meidling. Depuis celles-ci, les travailleurs défendaient les bâtiments municipaux et repoussaient l’attaque des troupes gouvernementales par des tirs de mitrailleuses. Les combats pour le Matteotti‑Hof et Reumann‑Hof se poursuivaient.

À Favoriten, les ouvriers de l’usine de pain se mettaient en grève et participaient aux combats autour du Liebknecht‑Hof.

Aux petites heures du matin, une nouvelle attaque contre Floridsdorf commençait. Elle était précédée d’un vol de reconnaissance d’un avion de la police. L’assaut était préparé par des tirs d’artillerie et de mitrailleuses des troupes gouvernementales. Une batterie et demie d’artillerie ouvraient le feu et étaient appuyées par les canons et mitrailleuses du navire moniteur présent sur le Danube. Après trois heures de bombardement de tout l’arrondissement, des incendies se déclaraient dans plusieurs bâtiments. Les ouvriers poursuivaient leur résistance sans faiblir.

Au sud de la voie ferrée nord-ouest à Floridsdorf, a Jedlesee, les travailleurs improvisaient des véhicules blindés à partir des véhicules de ramassage des ordures de la flotte municipale et les équipaient de mitrailleuses. Ainsi ils soutenaient les combattants de Floridsdorf.

À Floridsdorf, les troupes gouvernementales subissaient de lourdes pertes. La plupart des positions des insurgés ne pouvaient pas être prises.

Au Schlingerhof de Floridsdorf, quelques centaines d’insurgés entreprenaient une sortie et repoussaient les troupes gouvernementales à coups de grenades à main. À partir de midi, les positions à Floridsdorf passent d’une main à l’autre.

À Wien, une série de postes importants étaient encore aux mains des travailleurs le soir : le Karl‑Marx‑Hof, le quartier ouvrier de Sandleiten à Hernals, le foyer de travailleurs d’Ottakring, la Gare d’Aspang, la Gare de l’Est, l’abattoir municipal[72], l’atelier ferroviaire de Simmering et une série de bâtiments municipaux.

Le gouvernement faisait venir de nouveaux renforts de la province et appelait d’anciens officiers et éléments sympathisants à se porter volontaires pour servir contre les insurgés.

Le 14 février, les combats se poursuivaient en province.

Les ouvriers avaient occupé la ville de Kapfenberg.

À Linz, les ouvriers défendaient la brasserie, la gare de marchandises et le chantier naval.

À Freiberg, près de Linz, les ouvriers occupaient la poudrière et la ville. Les tirs d’obusiers et de mortiers venant de Linz se poursuivaient. Les ouvriers, contraints de battre en retraite, occupaient quelques hauteurs importantes des alentours et continuaient à résister.

Près de Wörgl, les ouvriers des scieries et d’autres entreprises se mettaient en grève et se précipitaient armés au secours des ouvriers combattants de Wörgl. Des Heimwehr et des troupes fédérales étaient envoyés d’Innsbruck à Wörgl.

Le chef de la Heimwehr, le prince Starhemberg, faisait bombarder la ville de Steyr par artillerie motorisée, d’abord sans succès, puis les ouvriers devaient battre en retraite.

À Bruck an der Mur et à Steyr, une guerre de mouvement se développait entre les insurgés et les troupes gouvernementales, les insurgés entreprenant plusieurs contre-attaques réussies.

À Eggenberg, les ouvriers se mettaient en grève et occupaient les bâtiments gouvernementaux et les laminoirs ferroviaires.

Dans de nombreux endroits, particulièrement à Wien, les ouvriers ressentaient un manque de munitions. Le point culminant des combats avait lieu le 14 février. Les cours martiales travaillent, des blessés des hôpitaux sont trainés devant les tribunaux. Le bourreau commence son travail.

Quatrième jour des combats
(15 février)

Dans la nuit du 14 au 15 février, de combats tenaces se déroulaient encore à Wien. Les insurgés manquent non seulement de munitions, mais aussi de nourriture. La majorité des bâtiments municipaux étaient encore aux mains des travailleurs.

Tôt le matin du 15 février, un cessez-le-feu était observé en divers endroits. Dollfuß lançait à la radio un ultimatum dans lequel il appelait au dépôt des armes et promettait l’amnistie. Les cours martiales, qui avaient déjà commencé leur oeuvre le 13, étaient au travail.

Après l’ultimatum de Dollfuß, les combats se ranimaient de nouveau.

À Floridsdorf, les insurgés continuaient à combattre, même si le Schlingerhof était démoli par des tirs d’artillerie. Une partie des occupants s’est rendue, l’autre évacuait le bâtiment. Le gouvernement rassemblait des forces armées supplémentaires dans les environs de Floridsdorf; là les gens repoussaient à nouveau les attaques. Ils lançaient une contre-attaque qui ne pouvait être stoppée que par des tirs d’artillerie sur les arrières des insurgés. Ils commençaient la retraite vers Kagran. Là, ils reprenaient le combat.

À Kaisermühlen, les travailleurs reprenaient également le combat dans les bâtiments municipaux où ils s’étaient barricadés.

À Jedlesee, le combat pour les écoles et le bâtiment de l’administration municipale se poursuivait. 10 policiers étaient capturés comme otages par les travailleurs.

De l’artillerie et des mortiers étaient utilisés contre le Goethe‑Hof. Une batterie d’obusiers bombardait le Goethe‑Hof depuis la rive gauche du Danube. Des combats acharnés se poursuivent durant des heures. La Goethe‑Hof est investi.

Dans l’arrondissement Favoriten, les travailleurs se maintenaient dans la matinée à l’usine de pain et dans quatre bâtiments municipaux.

La ligne ferroviaire Sud était dynamitée près de Wien.

À Heiligenstadt, des fusillades reprenaient autour du Karl‑Marx‑Hof, dont une partie était aux mains des troupes gouvernementales et l’autre aux mains des travailleurs. Les dernières ailes du Karl‑Marx‑Hof étaient prises par les troupes gouvernementales.

À Steyr, Linz, Bruck an der Mur, Ebensee, les combats continuaient.

À Wolfsegg (Oberösterreich), les travailleurs repoussaient les troupes gouvernementales au cours de combats sanglants.

À Eggenberg, ils prenaient la caserne de gendarmerie et capturaient des mortiers.

À Graz, des points stratégiques importants tombaient aux mains des travailleurs. Les cheminots se mettaient en grève.

À Linz, les travailleurs se retiraient vers Urfahr et poursuivaient les combats dans ce quartier.

Dans la soirée, les échanges de tirs reprenaient dans l’est de Floridsdorf, à Stadlau et au sud de Laaerberg. Les tirs d’artillerie étaient stoppés, le retrait des insurgés devient général dans la nuit du 15 au 16 février.

Quelques détachements, particulièrement de Floridsdorf, se frayaient un chemin vers la frontière tchécoslovaque, où ils étaient désarmés et internés. D’autres se dispersaient dans la ville.

La nuit, des véhicules blindés dans les rues, des fouilles de maisons à la recherche d’armes, de participants à l’insurrection, de blessés cachés. Des tueries sauvages commençaient dans les quartiers ouvriers par les maraudeurs du champ de bataille, en particulier par les formations auxiliaires fascistes. À Wien, les combats à échelle relativement grande étaient terminés.

Le 16 février, des combats avaient encore lieu à Steyr, à Voitsberg (Steiermark) et à Ebensee (Salzkammergut) ainsi qu’en quelques autres localités.

Le gouvernement envoyait des renforts supplémentaires de l’armée fédérale à Steyr, où les fascistes de la Heimwehr menés par Starhemberg, malgré leur supériorité numérique et un meilleur armement, étaient incapables de briser la résistance des travailleurs.

Les travailleurs de Bruck an der Mur se retiraient dans les forêts et commençaient des combats de partisans contre les troupes gouvernementales.

La terreur fasciste sauvage continuait à se déployer à Wien et en province.

Le 17 février, seuls des affrontements isolés avaient encore lieu entre travailleurs et troupes gouvernementales.

À Ebensee, les insurgés abandonnaient invaincus le combat après s’être convaincus que l’insurrection de Wien était avorté.

La centrale électrique de Salzburg était mise hors service par des actes de sabotage.

En Tirol et en Burgenland, où aucun combat majeur n’avait eu lieu, l’état de guerre était levé; à Wien, Graz, Linz et dans les centres industriels, les massacres fascistes se poursuivaient.

Toutes les organisations du Parti et des syndicats social-démocrates étaient dissoutes. Le Parti communiste illégal appelait les travailleurs à de nouveaux combats contre la terreur.

Le 18 février au soir, les travailleurs entreprenaient de nouvelles actions de partisans. Dans les arrondissements de Margareten et Meidling, des échanges de tirs avaient lieu entre des travailleurs et des détachements de la police et de l’armée. Les travailleurs tiraient sur la police depuis le toit du Reumann-Hof. Un échange de tirs se développait dans l’arrondissement entre des travailleurs et des unités de la Heimwehr, les travailleurs dispersant les bandes de la Heimwehr. Une nouvelle fusillade commençait aussi autour du Karl‑Marx‑Hof.

Il ne s’agit là que d’un compte rendu sommaire et insuffisant des activités de combat des insurgés et des troupes gouvernementales. Il n’est pas encore possible de déterminer de manière définitive quel était le nombre des insurgés et des troupes fascistes et gouvernementales. Le nombre d’insurgés peut être estimé sans exagération entre 50 et 60.000 dans tous les foyers de l’insurrection. Le gouvernement devait déployer plus des deux tiers de l’armée fédérale, de la police et de la gendarmerie contre les insurgés.

Le gouvernement ne réussissait pas à désarmer les travailleurs, même après l’insurrection. Même les rapports gouvernementaux constatent que les travailleurs ne remettent pas les armes et les munitions malgré toutes les promesses d’amnistie. Quelques milliers de fusils, quelques centaines de mitrailleuses, plus d’un million de cartouches d’infanterie et quelques milliers de grenades à main ont été saisis par le gouvernement lors de perquisitions à domicile.

Le nombre de morts et de blessés graves parmi les troupes gouvernementales peut être estimé à quelques centaines. Certaines annonces de journaux mentionnent que le nombre de morts du côté des insurgés se situe entre 1.500 et 2.000. Ce nombre est difficile à déterminer, tout comme celui des blessés du côté des insurgés. Beaucoup d’entre eux, même des travailleurs grièvement blessés, ne se laissaient pas emmener dans les hôpitaux où ils seraient livrés à la terreur fasciste, mais restent cachés à Wien ou en province. Le nombre de personnes arrêtées devrait, semble-t-il, atteindre 4.000 à 5.000. Toutes les descriptions publiées dans la presse sur l’héroïsme des insurgés et la barbarie des fascistes restent largement en deçà de la réalité. Seules les paroles de Marx sur les Communards de Paris peuvent éclairer l’héroïsme des insurgés et la barbarie des bandes fascistes dans toute leur ampleur.

L’héroïque esprit de sacrifice avec lequel la population de Paris ‑ hommes, femmes et enfants ‑ combattit pendant huit jours après l’entrée des Versaillais, reflète aussi bien la grandeur de leur cause que les exploits infernaux de la soldatesque reflètent l’esprit inné de cette civilisation dont ils sont les mercenaires et les défenseurs. Glorieuse civilisation, certes, dont le grand problème est de savoir comment se débarrasser des monceaux de cadavres qu’elle a faits, une fois la bataille passée[73].

Le combat des insurgés n’est pas terminé, il vient seulement d’être interrompu.

Les irréguliers, qui ont montré des exemples immortels d’héroïsme, d’organisation et de discipline, trouvent désormais également ce qui leur manquait pendant les combats : une direction révolutionnaire. Ils trouvent la voie vers le seul parti révolutionnaire, le KPÖ.

5. La politique de l’austromarxisme et la stratégie de l’insurrection

Dans la mesure où il est déjà possible de dresser un tableau abouti de l’insurrection, celui-ci peut être résumé comme suit :

1. L’insurrection, qui a éclaté en deux jours dans presque tous les grands centres politiques et industriels du pays, n’a pas été précédé d’une grève générale. Le Parti communiste autrichien a appelé à une grève générale, mais les directions syndicales y étaient opposées. La grève générale planifiée est restée partielle jusqu’au bout. Là où les dirigeants syndicaux le pouvaient, ils ont appelé pendant l’insurrection les grévistes à reprendre le travail. Il n’y a eu aucun combat armé en Kärnten ni dans le Vorarlberg.

2. Il n’y avait pas de direction politique et militaire centrale. La direction du Parti social-démocrate et la direction centrale du Schutzbund n’avaient pas appelé à l’insurrection armée. La direction centrale du Schutzbund n’a pas commandé les troupes insurgées combattantes.

3. Dans les combats armés contre le coup d’État fasciste, des travailleurs social-démocrates ont combattu aux côtés de travailleurs communistes. Les grandes masses ouvrières n’ont pas été appelées aux armes, elles ont même été empêchées par les dirigeants sociaux-démocrates et ceux du Schutzbund de s’armer depuis le dépôt d’armes du Schutzbund. Le Parti social-démocrate et le Schutzbund possédaient de grandes quantités d’armes qui étaient entreposées mais qui n’étaient ni sorties ni distribuées au cours de l’insurrection et jusqu’à sa fin.

L’insurrection a-t-elle été un sauvetage de l’honneur de la social-démocratie?

Les partis de la Deuxième Internationale, qui profitent de la répression de l’insurrection pour prendre une nouvelle fois leurs distances avec les méthodes d’insurrection armée contre le pouvoir étatique bourgeois, tentent en même temps d’exploiter l’insurrection du prolétariat autrichien pour redorer le blason de la social-démocratie et de la Deuxième Internationale. Par exemple, le journal social-démocrate allemand Deutsche Freiheit publié à Sarrebruck écrit[74] :

La défaillance de dirigeants ouvriers allemands le 20 juillet 1932 [75] et à d’autres occasions a emporté l’ensemble des travailleurs autrichiens dans la catastrophe. Mais lors de leur 12 février ils n’éprouvent pas un nouveau 20 juillet. La tache de la capitulation sans combat, qui brulait la classe ouvrière allemande, est en train d’être gommée ces jours-ci. (Souligné par nous – B.K.)

De la même manière, la social-démocratie lettone, qui s’est toujours efforcée de reprendre toute la phraséologie austro-marxiste, tente de construire une différence entre l’attitude de la social-démocratie allemande et celle de la social-démocratie autrichienne à l’occasion de la prise du pouvoir par les fascistes. Dans l’organe central de la social-démocratie lettone Sozialdemocrat, une comparaison est faite entre les attitudes des deux social-démocraties et la question est posée :

Somme toute, est-ce que la social-démocratie est encore capable d’agir différemment qu’en Allemagne?

et on répond hypocritement comme suit à cette question :

Parmi l’ensemble des travailleurs, il existe aussi une autre opinion sur l’attitude à adopter dans des circonstances similaires, à savoir celle-ci ‑ préférer périr dans un combat héroïque plutôt que de se laisser massacrer comme à l’abattoir. Les travailleurs autrichiens empruntent cette autre voie, et le prolétariat international dans sa majorité reconnaitra probablement cette voie comme la bonne.

Cependant, la voie des prolétaires qui en Autriche se sont soulevés les armes à la main et ont combattu le fascisme les armes à la main n’était en aucun cas la voie de la social-démocratie. Elle signifiait justement se détourner de la voie social-démocrate.

Toutefois, de nombreux travailleurs aujourd’hui peuvent se poser la question : eh bien, vous, communistes, nous dites que la social-démocratie autrichienne, le parti des austromarxistes, est un parti du même type que les autres partis de la 2e Internationale. Vous avez déclaré dans vos écrits que la social-démocratie autrichienne suivrait la même voie que la social-démocratie allemande a suivie. Mais comment expliquer que la social-démocratie autrichienne ait pu disposer d’aussi grandes quantités d’armes et de formations semi-militaires armées, comme ce fut le cas du Schutzbund? Alors, à quelles fins la social-démocratie autrichienne avait-elle besoin d’armes si elle ne voulait pas d’insurrection, pas de lutte armée?

C’est en effet une question légitime ‑ à laquelle il faut donner une réponse.

Fusils et mitrailleuses comme armes d’intimidation

Une arme est une arme, pourrait-on dire. Certes, seulement on se demande s’il est correct de dire ainsi. C’est une chose lorsqu’une arme est entre les mains d’un fasciste, d’un policier, et qu’elle sert pour assassiner des travailleurs, pour opprimer la classe ouvrière, les travailleurs; cependant, c’est quelque chose de complètement différent lorsqu’une arme est entre les mains d’un travailleur et qu’elle est dirigée contre la bourgeoisie, contre les fascistes, respectivement lorsqu’elle sert à libérer la classe ouvrière de l’oppression, de l’exploitation et à briser la résistance des capitalistes.

Quelle était l’idée des dirigeants de la social-démocratie autrichienne? À quoi devaient servir les armes en leur possession? Écoutons à ce sujet le témoin le plus significatif, Otto Bauer[76] :

La classe ouvrière doit […] rester préparée pour repousser une attaque violente. Mais si la classe ouvrière est suffisamment préparée, alors la bourgeoisie n’osera guère entreprendre une attaque violente. La bourgeoisie ne peut pas souhaiter une guerre civile ouverte, car cela détruirait complètement le crédit de l’Autriche à l’étranger. […] et par là la base de toute la domination de la bourgeoisie. La bourgeoisie se détournera d’autant plus de cette voie dangereuse qu’elle n’en a pas du tout besoin. ("La révolution autrichienne", p. 279.)

La "realpolitik" de l’austro-marxisme, dont ses partisans se vantent tant face aux "putschistes" communistes, repose donc sur le principe suivant : les armes du Schutzbund seraient susceptibles d’influencer la bourgeoisie de telle manière qu’elle ‑ qui est en possession de tout le pouvoir de l’État ‑ "ne puisse oser" recourir à la violence. On pourrait tout à fait se contenter de conserver les armes en stock. De plus, cela obligerait la bourgeoisie à "ne pas souhaiter" recourir à la violence, puisqu’elle n’en a absolument pas besoin.

La bourgeoisie n’a toutefois pas eu besoin de recourir à la violence dans la mesure où la direction social-démocrate du parti et des syndicats, tant avant qu’après le coup d’État du 7 mars 1933, ont renoncé pas à pas et sans résistance à toutes les positions occupées par la classe ouvrière autrichienne, ouvrant ainsi la voie au fascisme. Quiconque n’y croirait pas n’a qu’à se reporter aux faits les plus importants du passé récent.

Le 17 mai 1927 les social-démocrates, les Seitz et Renner, les Bauer et Deutsch, ont remis sans résistance les armes du Schutzbund de l’Arsenal de Wien au gouvernement[77]. Ils ont fait de même à Graz, à Wiener Neustadt et à Ottakring.

Le 15 juillet 1927, après l’insurrection spontanée des travailleurs de Wien, ils ont déclaré une grève mais uniquement pour renvoyer les masses de la rue à la maison. Les travailleurs qui voulaient poursuivre les combats dans les rues, ils les ont traités de membres de "bandes", de "canailles et vagabonds"[78].

En mai 1928, ils ont conclu un pacte avec les fascistes à Hüttenberg, selon lequel ils renonçaient aux droits exclusifs de négociation collective des syndicats libres[79].

En décembre 1929, ils ont voté pour la modification de la constitution qui permettait légalement de faire appel à la Heimwehr pour soutenir la police et d’avoir recours à l’armée contre les travailleurs.

En avril 1930, ils ont rendu possible la loi dite anti-terreur, qui garantissait la protection des briseurs de grève fascistes dans les entreprises.

En juin 1930, le Parlement a voté une loi sur le "désarmement", précédée par les propositions répétées de la social-démocratie "en faveur d’un désarmement général"[80]. La loi sur le désarmement n’a fait que fournir à la bourgeoisie un nouveau moyen de désarmer davantage les travailleurs.

Après le 15 juillet 1927, alors que la social-démocratie avait démontré par son comportement qu’elle n’est pas encline à défendre ses positions par la mobilisation de la classe ouvrière contre la bourgeoisie, le gouvernement l’écartait de la police, de l’armée, de la gendarmerie sans rencontrer de résistance; les organisations syndicales social-démocrates dans le cadre des forces armées, de la police et de la gendarmerie se sont effondrées suite à l’expulsion de leurs membres de ces institutions étatiques et à la défection des autres vers les syndicats adverses.

Derrière toutes ces mesures de la république bourgeoise se tenait la force des armes : les troupes régulières et irrégulières de la bourgeoisie en train de fascisation.

L’imposition de ces mesures s’est effectuée en partie par le recours direct à la force armée et en partie par la menace des armes.

Les fusils, les mitraillettes, les mitrailleuses légères et lourdes ne pouvaient remplir la tâche que les social-démocrates leur avaient assignée; ils échouaient dans le rôle que leur destinaient Otto Bauer, Julius Deutsch et le général du Schutzbund Körner, et étaient incapables de servir d’armes d’intimidation face à la bourgeoisie.

La bourgeoisie ne se laissait pas intimider par les armes qui étaient conservées en stock.

Une arme n’est donc pas toujours une arme. La social-démocratie, qui a émasculé nombre de ses partisans en les désarmant, a également "émasculé" les armes elles-mêmes.

La bourgeoisie "avait besoin" du recours à la force. Les fascistes "osaient" lancer une attaque violente. La bourgeoisie ne craignait pas du tout que par l’usage de ses moyens de violence la base de tout son pouvoir ‑ fondé sur la violence‑ pourrait être détruite. Elle osait le coup d’État du 7 mars 1933 car elle savait que les dirigeants social-démocrates avaient l’intention de garder les armes du Schutzbund uniquement comme des armes d’intimidation. Elle savait que tant que les dirigeants social-démocrates ont le pouvoir de disposer des fusils, tant que les masses de travailleurs n’échappent pas aux mains des dirigeants social-démocrates, tant que les membres du Schutzbund suivent l’ordre de Julius Deutsch, Otto Bauer et du général Körner ‑ les armes resteront certes des armes, mais pas des armes contre la violence bourgeoise.

La bourgeoisie autrichienne a compris correctement le programme de Linz de l’austromarxisme. Elle a parfaitement compris le sens des mots "seulement si" et "mais si" insérés là. Elle a compris ce que cela signifie lorsque le programme de Linz dit[81] :

Seulement si la classe ouvrière sera assez vaillante pour défendre la république démocratique contre toute contrerévolution monarchiste ou fasciste, seulement si l’armée fédérale et les autres corps armés de l’État protègeront la république même si le pouvoir de la république par la décision du suffrage universel tombe entre les mains de la classe ouvrière, alors seulement la bourgeoisie ne pourra oser se rebeller contre la république […]

Seul l’ennemi peut nous forcer à emprunter la voie de la violence. (Otto Bauer[82])

La bourgeoisie l’a compris comme Otto Bauer l’avait réellement pensé, à savoir que la social-démocratie sera contre l’usage de la force même si l’adversaire a déjà pris les armes.

Mais les travailleurs social-démocrates ont "mal" compris le programme de Linz. Ils l’ont interprété comme signifiant que la social-démocratie était prêt à les appeler à prendre les armes contre l’usage bourgeois de la violence. Ils n’ont pas compris que la social-démocratie ne veut rien savoir d’un usage des armes et que tant qu’elle pourra elle ne permettra pas un tel usage. Ils se sont laissé éduquer dans l’esprit de la défense, dans l’espoir que, malgré tout, la social-démocratie fera un jour appliquer les armes pour la défense contre la violence bourgeoise. Ils se sont laissés tromper par l’idée absurde selon laquelle il était possible de mener une insurrection sans préparation, comme on tire une balle de pistolet, et se sont ainsi laissé dissuader de préparer l’organisation de l’insurrection, confiants dans le fait qu’ils possédaient des armes. Ils ont laissé la social-démocratie, avant et après le coup d’État du 7 mars 1933, continuer à brandir les importantes réserves d’armes du Schutzbund comme des armes d’intimidation, malgré le fait que la bourgeoisie, comme l’ont montré les évènements, ne se laissait ni intimider ni effrayer.

Une arme n’est donc pas une arme contre la bourgeoisie tant qu’un parti social-démocrate en dispose.

Arme à pied – attendre et voir!

L’insurrection de février des travailleurs autrichiens n’était en aucun cas la continuation de la politique de la social-démocratie autrichienne; son éclatement était plutôt l’expression de la rupture des travailleurs avec cette politique.

Encore pendant l’insurrection, un dirigeant anonyme de la social-démocratie autrichienne publiait dans l’Information internationale ‑ le service d’information de la 2e Internationale ‑ un article dans lequel est écrit[83] :

Malgré cela (c’est-à-dire malgré l’état d’esprit des travailleurs, et en particulier du Schutzbund – B.K.), la direction du Parti encore maintenant s’en tenait à sa ligne. Elle estimait nécessaire que les travailleurs attendent les résultats des négociations prévues pour le lundi 12 février entre le chancelier fédéral et les gouverneurs des Länder au sujet des revendications de la Heimwehr et qu’ils ne passent pas à l’action tant que l’un des quatre cas dans lesquels, conformément à la décision du congrès du parti, une lutte défensive pour la protection de l’ordre constitutionnel était inévitable, ne se présentait pas. Dimanche encore, des fonctionnaires de la direction du Parti ont donné des instructions en ce sens aux camarades qui rendaient compte de l’état d’esprit agité des travailleurs et les ont mis en garde contre une action déclenchée de leur propre initiative.

Mais est-ce que peut-être l’opposition interne à la social-démocratie a préparé l’insurrection? Peut-être que les dirigeants de l’opposition ont appelé aux armes? Qu’en était-il de l’opposition au sein du SP d’Autriche?

La presse sociale-démocrate a en effet fait état d’une opposition "de gauche" qui se serait élevée contre "la tactique d’attente" de la direction du Parti. Cette opposition de la "gauche" s’est effectivement manifestée lors du congrès extraordinaire de la social-démocratie autrichienne en octobre 1933 avec une déclaration dans laquelle nous lisons d’abord ce qui suit[84] :

La politique de la direction du Parti depuis mars de cette année est une politique d’attente, une tactique qui permet à l’adversaire de dicter toutes les dates et toutes les situations de combat.

Jusqu’en mars 1933, par conséquent, tout était en ordre dans la politique de la social-démocratie! D’après cela le pacte de Hüttenberg avec les fascistes était également tout en ordre!? Ce n’est qu’après le coup d’État que la "gauche" ressentit un gout amer dans la bouche sous l’effet de la politique d’Otto Bauer et de Seitz.

Ils étaient certainement aussi désireux d’esquisser une perspective. Examinons donc de plus près cette perspective. Il est dit là[85] :

Il nous incombe de repousser non pas un fascisme déchainé, mais un fascisme rampant.

Selon cette perspective de la "gauche", les groupes de la Heimwehr ainsi que les nazis allaient aspirer à venir au pouvoir en rampant, mais en aucun cas en donnant l’assaut.

Selon la conception de cette "gauche" également, le gouvernement n’avait nullement besoin de recourir à la force ‑ ce qui de même était l’avis d’Otto Bauer ‑ pour achever l’oeuvre de fascisation de l’Autriche. N’ont‑ils pas écrit[86] :

Il (le gouvernement – B.K.) ne conquerra pas la municipalité rouge par un coup de main, il provoquera la capitulation par un blocus planifié […] Il "alignera" ["gleichschalten"] en fait, sans prononcer le mot "alignement" ["Gleichschaltung"], un syndicat après l’autre, il intègrera les syndicats les uns après les autres dans son système de pouvoir […]

Le gouvernement n’interdira donc pas le parti dans un avenir prévisible.

Après s’être ainsi livrée à une rhétorique répétée contre la "politique défensive", la "gauche" recommande la "politique d’attaque" suivante[87] :

Nous devons passer à l’attaque avec un programme de revendications clair, avec un ultimatum au gouvernement. Nos revendications minimales doivent être : abrogation de toutes les mesures d’urgence, rétablissement de tous les droits des travailleurs, allocation de chômage généralisée, dissolution et désarmement de toutes les formations fascistes. Si le gouvernement ne satisfait pas nos revendications, le renversement du gouvernement et l’élection d’un gouvernement d’ouvriers et de paysans doivent être notre objectif immédiat de lutte.

Après ce sain programme d’une révolution "honorable", la "gauche" ‑ parmi laquelle se trouvaient de nombreux responsables dirigeants du Schutzbund ‑ retirait naturellement aussi cette déclaration "d’extrême gauche". À savoir "dans l’intérêt de l’unité du mouvement ouvrier" et évidemment comme preuve de son opposition au front unique avec les ouvriers communistes.

L’insurrection n’était donc pas plus l’oeuvre des dirigeants "de gauche" de l’opposition du Parti social-démocrate d’Autriche que des autrefois "gauches" Otto Bauer et Julius Deutsch, qui déclarent ouvertement avoir été contre l’insurrection. L’insurrection armée a éclaté contre la volonté des instances et de la direction de l’opposition "de gauche" de la social-démocratie, la social-démocratie s’est contentée de lui imposer l’empreinte qui au cours des combats a eu un effet néfaste en termes stratégiques et tactiques ‑ l’empreinte d’une défensive.

Les principes les plus importants de la stratégie de l’insurrection

Les insurgés avaient-ils un plan stratégique d’insurrection armée?

Non! Même qu’ils ne pouvaient pas du tout en avoir un. Il n’y avait pas de direction politique et militaire centrale qui aurait organisé et dirigé l’insurrection. La position de la direction du Parti social-démocrate et du Schutzbund le jour de l’insurrection peut être résumée dans les mots avec lesquels ils la caractérisaient eux-mêmes plus tard :

Maintenant, il n’y avait plus de halte possible[88].

Les uns, Seitz, Renner et Breitner[89], ont interprété cela à leur manière et se sont rendus à la police "constitutionnellement". Peut-être ce faisant ont-ils déclamé des déclarations plus que Severing et Grzesinski à Berlin[90], mais ils se sont rendus en se mettant autant en garde-à-vous que leurs frères en Allemagne. Le général social-démocrate Körner, chef militaire du Schutzbund ‑ les forces armées des social-démocrates ‑, est resté tranquillement chez lui et a attendu jusqu’à 19 heures le jour de l’insurrection. Les mitrailleuses crépitaient déjà, l’artillerie se mettait déjà en batterie, mais le commandant en chef attendait… jusqu’à ce que la police venait le chercher. Il n’a donné aucun ordre à ses troupes, mais à immédiatement obéi à l’ordre de la police. Il n’a pas été "pris en flagrant délit", il a été arrêté en conformité avec les règles.

D’autres "dirigeants", comme Julius Deutsch et Otto Bauer, restaient sur le terrain des combats. Ils affirment qu’ils se trouvaient à Floridsdorf pendant les combats. Nous voulons les croire. Mais nous savons que leur influence, si tant est qu’ils aient eu une quelconque influence sur le cours des évènements, ne pouvait être que désastreuse.

On ne déclenche pas une guerre ‑ et la guerre civile est une guerre ‑ sans avoir une idée de ce que l’on veut obtenir avec la guerre et dans la guerre. Comme l’enseigne la science de la guerre, en premier il s’agit de l’intention, ensuite vient le but. Les dirigeants de la social-démocratie autrichienne n’ont eu ni l’un ni l’autre. Ils ne voulaient pas l’insurrection et, s’ils se sont impliqué dans les combats à Floridsdorf, ils ne pouvaient que perturber les insurgés.

Les insurgés n’ont pas eu de plan stratégique pour l’insurrection, mais ils ont néanmoins combattu en grande partie sur la base et dans l’esprit d’un plan. Selon toute vraisemblance, un plan de la social-démocratie et du Schutzbund correspondant à l’attitude programmatique et à la pratique de longue date de l’austromarxisme existait depuis longtemps. Il est certain qu’un plan quelconque a été élaboré par la direction principale du Schutzbund sous la supervision de la direction du Parti social-démocrate. La seule question est : à quoi était destiné ce plan.

Sur la base de ce plan, les éléments révolutionnaires mécontents au sein du Schutzbund ont été tranquillisés par cette indication : nous avons un plan. C’est aussi dans l’esprit de ce plan, que le Schutzbund a reçu une éducation politique et militaire. Le plan a donc été utilisé par la social-démocratie dans le même but que les armes. Il devait rassurer les travailleurs, mais ‑ effrayer le gouvernement.

Nous ne connaissons pas les détails de ce plan qui, ‑ selon l’intention de la direction sociale-démocrate ‑, ne devait jamais être mis en oeuvre. Mais nous savons que l’idée stratégique principale du "plan" était la défense de Wien contre la contrerévolution paysanne des provinces et la défense de l’Autriche contre la Hongrie et l’Allemagne. Cette conclusion découle parfaitement de toute la littérature social-démocrate.

Défense de la république bourgeoise ‑ telle était l’idée de base du plan du triumvirat : Otto Bauer, Julius Deutsch et le général Körner.

L’idée dans laquelle les insurgés ont longtemps été éduqués, pour laquelle ils étaient censés se battre sur la base du plan de la social-démocratie : l’idée de la démocratie bourgeoise était morte dans leur tête et dans leur coeur lorsqu’ils ont pris les armes. Ils souffraient, mais ‑ comme le disait Marx ‑ non seulement de la part des vivants, mais aussi de la part des morts[91]. L’idéologie morte de la social-démocratie, l’idéologie morte de la démocratie bourgeoise pesait sur la stratégie et aussi sur la tactique de l’insurrection armée. Un Pan[92] mort, qu’une direction révolutionnaire n’avait pas encore réussi à vaincre, hantait comme un fantôme l’imagination de ceux qui se faisaient passer pour les chefs des troupes insurgées combattantes.

Ces faits résolvent l’apparente contradiction, la contradiction selon laquelle les social-démocrates ne voulaient pas d’insurrection armée, mais ont néanmoins acquis des armes; que les social-démocrates parlaient de la défense de la démocratie en stockant des armes, mais ne voulaient pas utiliser ces armes contre la violence bourgeoise, même pas pour défendre la démocratie civile; la contradiction qu’ils avaient un plan de parade pour défendre leurs positions, mais qu’ils voulaient abandonner et ont abandonné toutes leurs positions sans combat, uniquement pour empêcher d’en arriver à une insurrection armée.

La social-démocratie n’est pas responsable de l’insurrection armée, elle est seulement responsable de sa défaite.

L’impact de la politique social-démocrate sur la stratégie du combat

Il est facile, après une bataille perdue, après une insurrection vaincue, de venir avec une sagesse rétrospective et de souligner de manière pédante que la bataille ne pouvait pas être gagnée. De tels individus apportant des arguties de sagesse, qui habituellement ne se ramènent qu’après coup, vont désormais, après la répression de l’insurrection de février, produire une abondante littérature qui ne servira à rien d’autre qu’à faire le jeu des dirigeants du Parti social-démocrate d’Autriche cherchant à se justifier. De surcroit, il n’est même pas nécessaire d’être avare en hommages non contraignant rendus à l’héroïsme des prolétaires autrichiens.

Mais rien n’est plus dangereux pour ces courageux prolétaires, et rien n’est plus préjudiciable à leurs intérêts, que de se laisser limiter, par la mise en avant du magnifique héroïsme des participants à l’insurrection, dans l’évaluation des enseignements et dans la critique de la stratégie et de la tactique des combats.

Les insurgés d’Autriche ont vraiment montré des exemples admirables de sacrifice et d’héroïsme. Il faut avoir connu directement ces travailleurs pour pouvoir évaluer correctement la classe ouvrière autrichienne, pour pouvoir la distinguer de l’opportunisme rusé de ses dirigeants; ce n’est qu’ainsi qu’on pouvait attendre de la classe ouvrière autrichienne ce qu’elle a effectivement réalisé dans l’insurrection armée après avoir repoussé le frein venant de la main de la direction du Parti social-démocrate.

Malgré toute l’aide des communistes, les travailleurs organisés par la social-démocratie ne pouvaient cependant déjà plus rattraper, dans le processus des combats armée, ce qui avait été négligé pendant de nombreuses années, lorsque la majorité de la classe ouvrière était dirigée par la social-démocratie.

Cela trouvait son expression en tout premier lieu dans le fait que les mots d’ordre clairs d’un combat pour le pouvoir, ces mots d’ordre qui auraient pu capter et organiser les masses les plus larges, ne pouvaient plus pénétrer ces masses dans les conditions données. Les travailleurs combattants avaient le sentiment instinctif qu’il était temps maintenant de mettre le cap sur la conquête de la machine d’État bourgeoise. L’exemple de la lutte héroïque des travailleurs de l’Union soviétique, les victoires éclatantes de la Révolution d’Octobre, qui conduisaient au socialisme, ont eu une puissante influence sur la classe ouvrière autrichienne, sur de grandes masses de prolétaires social-démocrates organisés. Les quinze années de propagande et d’agitation du Parti communiste d’Autriche ont également eu leur effet. Cependant, parmi les cadres dirigeants des insurgés, il manquait la conscience marxiste-léniniste claire que le prolétariat doit détruire la machine d’État et établir sur les ruines de la machine d’État bourgeoise une dictature impitoyable du prolétariat, le pouvoir soviétique.

Ce manque de clarté devait également apparaitre dans l’absence d’une idée principale stratégique directrice, dans l’absence de l’idée de la frappe stratégique principale. Ceci, naturellement, devait avoir pour résultat que l’ensemble de l’insurrection orientait sa ligne vers la défense et, dans son ensemble, se mouvait le long de cette ligne jusqu’à la fin.

Il s’ensuivait que même l’héroïsme insurpassable des travailleurs autrichiens n’a pas pu créer deux conditions principales pour la victoire dans l’insurrection : une attitude aussi concentrée que possible et une action aussi rapide que possible dans l’attaque.

Alors que les forces armées de la contrerévolution ‑ malgré les dissensions dans le camp de la bourgeoisie ‑ étaient aussi concentrées que possible (seules les formations de combat national-socialistes se tenaient à l’écart), les forces armées de l’insurrection étaient dispersées. Les travailleurs ont montré ‑ selon les mots de Marx ‑ une disposition extrême de "défier toutes les conséquences du jeu"[93]. Cependant, malgré cela, en raison du manque d’un commandement central, leurs forces armées devaient prendre des positions défensives sur des points importants. Les travailleurs à Wien n’ont pas été regroupés en vue d’une attaque concentrée contre les centres de pouvoir et les principales troupes de la bourgeoisie. Les sections armées du Schutzbund se laissaient lier à des positions politiquement sans importance, militairement de deuxième et troisième rang, au lieu de cerner les casernes, les points de rassemblement de l’armée, de la police, des troupes fascistes, c’est-à-dire leur base, et de diriger l’attaque sur les positions de pouvoir et les lignes de communication centrales de la contrerévolution. "Grâce" à la politique de la social-démocratie, "grâce" au sabotage de la grève générale de la part de la direction social-démocrate du Parti et des syndicats, "grâce" à la politique consistant à rester “l’arme au pied” avec une ligne politique orientée vers l’inaction totale., les insurgés ne pouvaient déjà plus prendre au dépourvu la contrerévolution fasciste.

Mais l’absence de l’idée stratégique centrale de l’insurrection, de l’idée du coup principal, conduisait également à ce qu’un aspect politique extrêmement important de l’insurrection restait inutilisé. Cet aspect important était le caractère simultané de l’insurrection dans toute une série de lieux industriels en Autriche, l’émergence de zones de combat presque d’un seul tenant à Wien et en province, alors que l’on omettait de placer ces zones de combat sous un commandement commun ou du moins de coordonner leurs combats.

À Wien de telles zones de combat plus ou moins d’un seul tenant étaient : Floridsdorf, Kagran, Stadlau, Simmering, Schlachthaus, Gares de l’Est et du Sud, Laaerberg, Ottakring (lotissement de Sandleiten), Heiligenstadt (Karl‑Marx‑Hof), le XIIe arrondissement (Philadelphiabrücke – Pont de Philadelphie), Xe arrondissement, IIe arrondissement (Goethe-Hof)

En Steiermark : Kapfenberg, Bruck an der Mur, Graz, Eggenberg.

En Oberosterreich : Linz, Urfahr jusqu’à Steyr, Ebensee.

En Salzburg (Land) : Ville de Salzburg et environs, Hallein.

Au Tirol : Innsbruck et environs, Wörgl et environs.

Cela signifiait, d’une part, la fixation des forces de la contrerévolution et, d’autre part, la possibilité d’une coopération stratégique entre les troupes de combat des foyers connectés de l’insurrection. Il n’aurait vraiment pas été difficile comme tâche d’engager ces troupes pour une attaque concentrée et de garantir ainsi que les insurgés aient la supériorité à l’endroit décisif ‑ au centre de Wien.

Des forces importantes du Schutzbund étaient fixées dans quelques-unes de ces zones de combat. De nombreux indices permettent de conclure que les travailleurs étaient dominés par le sentiment qu’il fallait rassembler et projeter les forces d’une zone de combat à l’autre, notamment vers Wien. Toutefois, nulle part cette exigence n’a été satisfaite de manière significative. En général, les combats sur la rive droite du Danube à Wien se sont limités à la zone située entre les lignes de Gürtel et de faubourg, des transports urbains; non seulement le Innere Stadt, mais la zone située entre le Gürtel et le Ring n’est pas non plus devenue un champ de combat.

Après tout, les membres du Schutzbund, en particulier là où l’influence des communistes s’est manifestée dans la lutte commune, ont entrepris quelques opérations de combat tactiques offensives, ce qui suggère que les insurgés s’efforçaient de modifier aussi la ligne stratégique de l’insurrection. Dès le 12 février à 19 heures, les travailleurs du tramway ont tenté d’entrer dans le centre-ville à bord de véhicules motorisés (omnibus). Des tentatives étaient faites à Linz pour occuper la station radio. À Wien les insurgés ont entrepris une série d’actions offensives là où l’influence des communistes était plus grande, en particulier aux Xe et XIIe arrondissement. Malgré cela, c’était la défensive qui donnait son caractère à l’ensemble de l’insurrection. Aucune opération offensive n’a été menée visant à occuper l’Arsenal avec des forces relativement importantes et à entreprendre une attaque décisive contre le Innere Stadt. Aucune force majeure n’a été déployée pour prendre possession des stations radio, des centrales téléphoniques et télégraphiques. Les combattants ont fixé eux-mêmes leurs forces et se sont ainsi laissé fragmenter.

L’attitude défensive, qui ne pouvait pas être surmontée au cours de l’insurrection, a fait voler en éclats toutes les règles les plus importantes de l’insurrection. Dans ce contexte, il faut rappeler ce qu’Engels écrivait sur l’importance de l’offensive dans l’insurrection[94] :

une fois entrés dans la carrière révolutionnaire, agissez avec la plus grande détermination et prenez l’offensive. La défensive est la mort de tout soulèvement armé; […] Attaquez vos ennemis à l’improviste, pendant que leurs troupes sont éparpillées; faites en sorte de remporter tous les jours de nouveaux succès, si petits soient-ils; maintenez l’ascendant moral que vous aura valu le premier soulèvement victorieux; ralliez autour de vous les éléments flottants qui toujours suivent l’impulsion la plus forte et se rangent toujours du côté le plus sûr; forcez vos ennemis à battre en retraite avant qu’ils aient pu réunir leurs forces contre vous; suivant le mot de Danton, le plus grand maître en tactique révolutionnaire connu jusqu’ici : de l’audace, de l’audace, encore de l’audace!

(Engels, révolution et contrerévolution en Allemagne.)

Aussi audacieux que se tenaient individuellement les travailleurs insurgés et certains sous-chefs du Schutzbund, la stratégie de l’insurrection était tout le contraire de ce que Marx, Engels et Lénine prescrivaient comme règle principale de l’art de l’insurrection.

Les conséquences de cette erreur et de cette lacune stratégiques se sont avérées fatales : la contrerévolution pouvait, malgré l’absence d’unité politique dans son camp, lancer simultanément dans la bataille toutes les forces armées dont elle disposait. Elle pouvait obtenir une supériorité de ses forces armées, ce qui n’était pas tant dû à la supériorité numérique qu’au fait que la concentration des forces armées des insurgées dans la direction principale d’une attaque éventuelle n’eut pas lieu. Elle n’avait pas besoin de disperser immédiatement ses forces contre les feux de l’insurrection qui s’allumaient en province, elle pouvait manoeuvrer avec ses forces; elle s’avérait capable de toujours garder en réserve un nombre de troupes sans utilisation immédiate pour des opérations de combat, tel qu’il était nécessaire pour sécuriser les objets de combat contre lesquels on pouvait s’attendre à une attaque des insurgés. Le Innere Stadt de Wien, où les austrofascistes avaient barricadé leurs centres de commandement, disposait d’une très petite garnison. Dans la préfecture de police il n’y avait guère plus que la garde habituelle; les casernes étaient dépouillées et l’artillerie se déployait sans couverture d’infanterie significative. Depuis le Kärnten et le Vorarlberg, où le Parti social-démocrate réussissait à empêcher carrément l’insurrection, la direction militaire de la contrerévolution pouvait non seulement recruter des forces importantes et les envoyer dans d’autres régions. Le gouvernement pouvait ‑ également grâce à la trahison honteuse de la direction du syndicat des cheminots ‑ amener contre Wien l’infanterie et l’artillerie du Vorarlberg, de Wiener Neustadt et du Burgenland. En revanche, les nombreux éléments du Schutzbund et des travailleurs révolutionnaires prêts à se battre, qui n’étaient pas engagés dans le combat, restaient dans leurs lieux de résidence (Kärnten, Vorarlberg, Sankt Pölten, etc.) et n’étaient pas utilisés à des points décisifs de l’insurrection.

Les conséquences de cette attitude stratégique n’étaient pas moins désastreuses pour autant qu’il s’agissait d’attirer les masses les plus larges pour soutenir les forces armées de l’insurrection.

Quand Julius Deutsch parle du fait que la population se tenait à l’écart pendant l’insurrection (ou, comme il le dit : "pendant le conflit"), il dit une contrevérité, pour autant qu’il entende par "population" les travailleurs et non les nazis. Le fait est que même des éléments très arriérés de la classe ouvrière et des cols blancs et de grandes masses de petits bourgeois, ne restaient pas à l’écart. Ils sympathisaient avec les insurgés, ils restaient dans l’expectative. Ils attendaient des victoires partielles, ils attendaient une attaque décisive des insurgés contre les troupes contrerévolutionnaires. L’état d’esprit des couches hésitantes de la population à Wien et en province après la répression de l’insurrection, l’aide apportée aux blessés par la population, l’indignation ‑ exaspérée, grinçante, mais qui s’est très vite fait entendre bruyamment ‑ contre les cours martiales, montraient que ceux qui hésitaient inclinaient déjà vers les insurgés.

Lorsque le président de la 2e Internationale, Monsieur Vandervelde, se permet de faire référence en caractères gras à Marx et Engels, qui ont dit que l’insurrection ne peut pas gagner sans que l’armée passe partiellement ou complètement du côté de l’insurrection armée, qu’il lui soit rétorqué brièvement :

Les conditions préalables étaient réunies qui auraient permis d’obtenir que les militaires se rangent du côté des insurgés.

Le passage des troupes aux côtés des insurgés n’est pas un acte ponctuel. Il est important, il est essentiel, de préparer cette transition déjà en temps de "paix" par un travail d’explication et d’organisation politique systématique parmi les soldats. Cependant, pendant l’insurrection, la question de savoir comment réaliser ce passage des soldats du côté des insurgés n’est pas seulement une question de travail de propagande politique ‑ extrêmement important ‑, mais avant tout une question de stratégie et de tactique de combat, de sorte que par la supériorité, par la preuve de la détermination et de la force, peuvent être attirés vers le camp de la révolution les soldats hésitants, même d’une armée professionnelle. La supériorité de la stratégie et de la tactique des insurgés devait s’exprimer par une attaque concentrée contre les forces contrerévolutionnaires. Personne, pas même l’austrofasciste le plus affirmé, ni même les dirigeants social-démocrates les plus purs et durs, ne peut affirmer que l’armée fédérale, la police, la gendarmerie se soient battues avec enthousiasme pour le fascisme.

Un dirigeant social-démocrate du Schutzbund rapportait au correspondant du Vorwärts de Reichenberg le fait important suivant :

À Wien, deux grandes casernes ont d’abord refusé de marcher contre nous. Lorsqu’ils ont vu au bout de deux ou trois heures que nous ne progressions pas, ils ont finalement commencé à hésiter et ont cédé à la pression puis ont marché.

Là où ‑ comme en province, à Bruck an der Mur, Graz, etc. ‑ la police et la gendarmerie ont été attaquées par des membres du Schutzbund, ils se sont rendu les mains levées. Une troupe du Schutzbund à Wien a attaqué la caserne à Meidling lors de sa marche venant du Wienerberg et a pu emporter sans résistance trois mitrailleuses. Dans la caserne de Radetzki, dans le XVIe arrondissement de Wien (Ottakring), des soldats de l’armée fédérale se sont affrontés mutuellement pendant l’insurrection. Selon des informations de journaux, dans la nuit du 12 au 13 février, les troupes de l’armée fédérale et de la police étaient si épuisées que dans leurs rangs s’était exprimée une réticence prononcée à poursuivre le combat. La Neue Freie Presse rapporte que dans la nuit du 13 au 14 février, de nombreuses sections des forces armées contrerévolutionnaires étaient quasiment incapables de combattre à cause de l’épuisement. Toutes les conditions préalables étaient donc réunies pour attirer des parties significatives des forces armées austrofascistes du côté de l’insurgés, en cas d’attaque décisive contre le centre, en cas de désorganisation politico-militaire de la direction de la contrerévolution, de l’interruption de leurs liaisons. Le correspondant viennois d’un journal de Vilnius décrit ainsi la situation dans la nuit du 12 au 13 février :

On aurait pu s’attendre à ce que les insurgés lancent une attaque planifiée contre le centre-ville pendant la nuit. L’occupation du centre aurait signifié pour eux une victoire à quatre-vingts pour cent. La situation pour la direction des troupes gouvernementales était dangereuse vers le matin.

Au début de l’insurrection, au cours des combats, existait la pleine possibilité d’attirer les unités de troupe hésitantes du côté des insurgés et de provoquer ainsi des vacillements chez les autres troupes. Une stratégie et une tactique supérieures, tout à fait possibles sous la forme d’une attaque concentrée avec des forces supérieures et d’opérations offensives tactiques décisives, pouvaient obliger des parties significatives des forces armées contrerévolutionnaires de reconnaitre cette supériorité physique et morale des insurgés.

La supériorité numérique et morale, nécessaire pour amener une partie des troupes gouvernementales du côté des insurgés, ne pouvait pas être obtenue parce que la social-démocratie et les syndicats réformistes empêchaient que les réserves inépuisables de la classe ouvrière soient mobilisées pour le grève générale, pour l’insurrection armée : ce sont eux, la social-démocratie et la direction syndicale réformiste, qui empêchaient l’utilisation d’une stratégie offensive, la concentration des forces pour le coup principal décisif contre les centres de pouvoir fascistes.

6. Quelques leçons tactiques importantes des combats armés

La politique de la social-démocratie a fait avorter le large développement des forces révolutionnaires de la classe ouvrière et l’utilisation des importantes réserves pour soutenir l’insurrection. Elle a empêché une organisation et une conduite stratégiques correctes du combat pour assurer la prédominance des insurgés sur les troupes fascistes ‑ ce qui était tout à fait possible. C’est un fait qui ne peut être occulté par la production abondante de bulles de savon de la part de toute la 2e Internationale.

Or la social-démocratie a également empêché que les opérations de combat individuelles des forces armées révolutionnaires dans lesquelles s’exprimait merveilleusement la plus haute vertu, le premier élément du guerrier, le courage des travailleurs insurgés, soient conduites de manière offensive et puissent être réunies pour le combat décisif contre les forces fascistes.

La stratégie défensive de l’insurrection, conséquence désastreuse de la politique social-démocrate, a également imposé à la tactique le caractère évident de la défensive. Malgré cela, la puissance créatrice des travailleurs, déjà partiellement libérée dans le feu des combats des inhibitions social-démocrates, a laissé sa marque sur les opérations de combat individuelles. L’influence du Parti communiste, des différents groupes combattants communistes et même des combattants communistes individuels a joué beaucoup en changeant la tactique favorablement.

La tactique de combat se modifiait au cours de l’insurrection. Elle montrait des signes évidents d’un passage d’une tactique défensive passive à une défense active et mobile. Les insurgés menaient une série d’opérations qui avaient le caractère d’une contre-attaque ou d’une attaque tactique. La tactique des forces contrerévolutionnaires et surtout l’utilisation des moyens de combat techniques supérieurs de l’armée fédérale et de la police ‑ l’utilisation de l’artillerie et des véhicules blindés ‑ les y poussaient également.

Cependant, jusqu’à la fin des combats, l’absence d’offensive militaire décisive contre les centres de l’appareil de pouvoir de la contrerévolution est restée la principale caractéristique des actions des travailleurs, qui a également déterminé leur issue.

Les leçons tactiques de l’insurrection sont extrêmement importantes, précisément parce qu’il s’agit du premier grand combat armé du prolétariat de l’après-guerre, dans lequel les moyens hautement développés de la technologie militaire ont trouvé leur application tactique dans des terrains bâtis, dans des grandes villes, à large échelle.

L’armement de l’Armée fédérale est certes limité par le Traité de Saint Germain ‑ elle ne dispose ni d’avions, ni de chars, ni d’armes chimiques, ni d’artillerie lourde ‑ mais l’artillerie motorisée de moyen calibre, l’infanterie motorisée de l’Armée fédérale et de ses troupes auxiliaires. étaient d’autant plus abondamment utilisées. La police a utilisé ses avions à des fins de reconnaissance et ses véhicules blindés pour le combat contre les insurgés.

L’armement des insurgés dépassait également celui de presque toutes les troupes insurgées précédentes. Le Schutzbund possédait en grandes quantités les fusils d’infanterie modernes, pour la plupart de type uniforme, qui permettaient d’éviter les difficultés d’approvisionnement en munitions communes à toutes les insurrections, les mitraillettes, les mitrailleuses légères et lourdes, les lance-mines légers et lourds et les bonnes grenades à main. Le Schutzbund avait entre ses mains des bicyclettes motorisées équipées de mitrailleuses montées, et des camions que l’ingéniosité des travailleurs a transformés en véhicules blindés de combat équipés de mitrailleuses.

L’analyse des actions et des tactiques de combat, que nous voulons tenter ici dans ses grandes lignes, ne prétend pas être exhaustive ni aboutie. À savoir pour deux raisons : premièrement, parce qu’il n’existe pas encore de récit plus ou moins cohérent et fiable du déroulement des combats; deuxièmement, parce que nous dépendons pour l’instant de sources largement social-démocrates et bourgeoises. Les journaux social-démocrates veulent occulter ‑par la répétition sans fin de phrases générales vides de sens sur l’héroïsme des insurgés ‑ précisément les actes concrets, précisément les actions de combat eux-mêmes, afin de pouvoir prouver "l’innocence des travailleurs" dans l’intérêt des dirigeants social-démocrates ruinés. Dans la plupart des cas, dans un souci de sensationnalisme les journalistes bourgeois ont laissé libre cours à leur étroitesse d’esprit lorsqu’ils ont décrit les évènements.

Nonobstant ces difficultés, nous essayons ‑ pour l’instant sur la base des informations déficientes dont nous disposons ‑ de tirer au moins les leçons tactiques les plus importantes des combats durant l’insurrection. Pour les travailleurs qui réfléchissent ‑ sans exclure les travailleurs social-démocrates ‑ qui doivent tirer les conclusions appropriées de la politique et de la stratégie de la social-démocratie, les leçons tactiques de l’insurrection sont d’une grande importance. Ils ont combattu durant l’insurrection aux côtés des communistes. Ils mèneront les batailles futures en contact encore plus étroit avec eux, dans un front unique révolutionnaire sous la direction du Parti communiste. Les leçons négatives autant que celles positives de l’insurrection sont extrêmement importantes et déterminants pour le comportement futur des travailleurs révolutionnaires et de leurs troupes de combat dans les batailles de la nouvelle période de tempête qui approche, non seulement en Autriche, mais dans tous les pays capitalistes.

La particularité tactique des combats

Un aspect important dans la tactique de l’insurrection était que les combats n’étaient pas commencés comme des combats de rue, ni comme des combats de barricades.

Les politiciens militaires social-démocrates ou simplement des hommes de lettres social-démocrates sans "éducation" en science militaire ont répandu la théorie selon laquelle la technologie militaire moderne et l’urbanisme moderne excluent le combat de rue et, partant, bien sûr aussi l’insurrection armée contre la violence bourgeoise. Et cela serait une autre raison pour laquelle les travailleurs devraient "attendre calmement et prudemment" jusqu’à ce que la société capitaliste "passe" pacifiquement et en douceur vers la société socialiste.

C’étaient les social-démocrates allemands qui, dès les années 90 du siècle dernier, ‑ prenant des précautions à temps pour justifier leur politique réformiste purement parlementaire ‑, se sont même appuyés sur l’autorité du grand théoricien militaire du mouvement ouvrier international Friedrich Engels. C’est pour cette raison qu’ils ont aussi falsifié ‑ au sens le plus ordinaire du terme ‑ la célèbre préface d’Engels à La Lutte des classes en France de Marx. En publiant cette préface, ils ont sans scrupules omis toute une section qui suivait le constat d’Engels : "La rébellion d’ancien style, le combat sur les barricades, qui, jusqu’à 1848, avait partout été décisif, était considérablement dépassé."[95] Après de nombreuses années, en 1924, le texte fut publié ‑ et voilà : le vieil Engels écrivait le contraire de ce que les social-démocrates voulaient lui faire prouver pour justifier leur opportunisme. L’endroit supprimé se lit comme suit :

Cela veut-il dire qu’à l’avenir le combat de rues ne jouera plus aucun rôle? Pas du tout. Cela veut dire seulement que les conditions depuis 1848 sont devenues beaucoup moins favorables pour les combattants civils, et beaucoup plus favorables pour les troupes. Un combat de rues ne peut donc à l’avenir être victorieux que si cette infériorité de situation est compensée par d’autres facteurs. Aussi, se produira-t-il plus rarement au début d’une grande révolution qu’au cours du développement de celle-ci, et il faudra l’entreprendre avec des forces plus grandes. Mais alors celles-ci, comme dans toute la Révolution française, le 4 septembre et le 31 octobre 1870 à Paris [*], préféreront sans doute l’attaque ouverte à la tactique passive de la barricade.

* Il s’agit du 4 septembre 1870, journée où le gouvernement de Louis Bonaparte fut renversé et la République proclamée, ainsi que de l’échec de l’insurrection des blanquistes contre le gouvernement de la défense nationale le 31 octobre de cette même année.

L’autre grand théoricien de l’insurrection, Lénine, a tiré les conclusions de cette déclaration tactique d’Engels dans son article "Les leçons de l’insurrection de Moscou" [96] :

Cette tactique (c’est-à-dire la nouvelle tactique de barricade dans l’insurrection de Moscou – B.K.) était celle de la guerre de partisans. L’organisation qu’elle supposait, c’étaient de tout petits détachements mobiles : groupes de dix, de trois et même de deux hommes. (Souligné par nous – B. K.)

L’un des dirigeants de la social-démocratie française, Paul Faure, a récemment ‑ alors qu’il était déjà dans l’air du temps que les travailleurs de Paris sont prêts à prouver que la rue est à eux et non aux bandes fascistes et aux meutes de police de Chiappe ‑ levé sa voix apaisante : 250 mitrailleuses de l’armée ou de la police, dit-il, ‑ et toute insurrection est immédiatement anéanti.

L’insurrection de février en Autriche, en particulier les combats des travailleurs viennois, ont prouvé que les travailleurs aussi peuvent tirer avec des mitrailleuses et opposer à l’effet des mitrailleuses un effet similaire. Les travailleurs combattants étaient prêts à appliquer une méthode de combat telle que prescrite par Engels et Lénine, à savoir l’utilisation de petits détachements mobiles. Dans le Vorwärts de Reichenberg, un membre social-démocrate du Schutzbund parle de ses expériences dans les combats viennois :

Nous étions répartis en troupes de choc et savions comment il fallait mener le combat de rue.

Cependant, les affrontements lors de l’insurrection autrichien n’étaient pour la plupart pas des combats de rue. La barricade n’était pas la forme typique des combats à Wien et en province. Cela est principalement dû à deux raisons : premièrement, que la stratégie défensive n’a pas du tout conduit à l’occupation de positions mobiles, mais seulement à la défense des foyers de travailleurs (Ottakring, etc.), à la défense des grands bâtiments municipaux, où des membres du Schutzbund et d’autres travailleurs vivaient ensemble en masse (environ 5.000 personnes vivent au Karl‑Marx‑Hof, pas beaucoup moins au Goethe‑Hof, etc.), à la défense des maisons du Parti social-démocrate, etc.; deuxièmement, que l’affolement des dirigeants du Schutzbund conduisait à l’immobilisation des forces armées. Le participant aux combats de Simmering cité ci-dessus en dit ce qui suit :

Tu demandes pourquoi nous sommes restés bloqués? Eh bien, les remplaçants des divers dirigeants arrêtés du Schutzbund ont hésité dans les différents arrondissements avant de tirer la sonnette d’alarme […] Nous étions simplement suspendus en l’air, ne pouvions pas avancer. devions attendre et tenir jusqu’à ce que les autres soient prêts. (c’est-à-dire jusqu’à ce que l’alarme soit déclenchée dans d’autres arrondissements – B.K.)

La plupart des objets occupés par le Schutzbund n’avaient aucune importance stratégique. Ce n’est que dans des cas isolés que les positions ont été occupées pour des raisons politiques ou stratégiques (occupation du Reichsbrücke – "pont de l’empire" – pour défendre les liaisons avec les faubourgs de Floridsdorf et Kagran, occupation des Gares de l’Est et du Nord-Ouest). Mais du point de vue tactique du combat également, ne serait-ce que d’une tactique défensive, les bâtiments occupés n’offraient pas de bonnes positions. Le foyer de travailleurs d’Ottakring, coincée entre grands immeubles, n’offrait par exemple aux troupes qui l’occupaient aucune possibilité de développer l’effet des tirs, son occupation signifiait seulement un gaspillage de personnes et de munitions.

Dans la plupart des cas, l’insurrection commençait comme une sorte de guerre de position. En raison de l’attitude défensive des social-démocrates et du Schutzbund, les combats dans les rues et dans les espaces ouverts (Linz, Steyr) étaient très rares.

Une considération tactique dans l’utilisation des maisons municipales et du Parti pouvait être l’utilisation de ces maisons pour la couverture des cortèges, du rassemblement des forces, la couverture des troupes elles-mêmes. Il s’agissait là d’un phénomène assez nouveau, puisque lors des insurrections précédentes, les luttes pour les maisons constituaient généralement la dernière étape désespérée de la lutte des insurgés contre la contrerévolution. L’occupation de tels blocs de maisons habitées par de nombreux travailleurs, qui constituent de bonnes positions tactiques, leur utilisation comme dépôts d’armes et de munitions, comme couverture pour les troupes, peut même dans de nombreux cas être préférée à la couverture au moyen de barricades, car les dispositifs de barricades offrent moins de protection pour les combattants et pour l’approvisionnement. Cependant, une telle préférence pour les maisons comme positions initiales, comme bases d’opérations, ne doit avoir lieu qu’à deux conditions préalables principales : premièrement, si la majorité des forces armées n’est pas utilisée pour défendre cette position, mais ‑ si l’ennemi a déjà pris l’initiative ‑ pour contre-attaquer les forces militaires de la contrerévolution et attaquer les positions les plus importantes de l’appareil de violence bourgeoise (autorités centrales, centraux radio, télégraphiques et téléphoniques, casernes, postes de police, arsenaux, gares, garages automobiles, etc.); et deuxièmement, si les positions sont propices à la transition vers l’attaque, dominent la zone au-delà de la portée des armes à feu. Les deux conditions préalables à une tactique réussie pour occuper et exploiter les positions ont été largement ignorées par les dirigeants des sections du Schutzbund. Cela était dû à l’attitude du Schutzbund à l’égard des tactiques de défense passive. Le passage à de grands combats de rue n’a pas eu lieu, bien que la situation ‑ malgré le fait que l’initiative soit passée aux mains des fascistes ‑ ait été déjà mure pour cela dès le deuxième jour de l’insurrection, le 13 février,. Le défaut de mobilisation des réserves de masse au sein de la classe ouvrière et le manque de la décision de rassembler les forces au moins à Wien pour le grand coup principal contre la contrerévolution fasciste ‑ ces deux aspects qui auraient pu contrebalancer la "situation défavorable" n’ont pas permis que l’insurrection en vienne à de tels combats de rue décisifs.

La défense passive et celle active, mobile

Même la description tout à fait déficiente des opérations de combat des insurgés visant les différents objets de combat admet la conclusion que la tactique de combat des insurgés a évolué au cours des combats. Elle s’est développée de la défense passive à la défense active et mobile, la contre-attaque, les opérations d’attaque tactiques.

La défense presque entièrement passive fut la caractéristique générale des combats du premier jour. Rien qu’en soi cela signifiait un encouragement pour la contrerévolution à attaquer et un affaiblissement de la puissance de feu des insurgés dans la défense. En outre, l’occupation des maisons municipales et d’autres positions similaires s’est déroulée de telle manière que la totalité ou la quasi-totalité des troupes d’occupation étaient logées dans une maison ou un bloc de maisons et occupaient une position de défense passive. La règle tactique de base de l’insurrection, même dans le cas de la défense forcée d’une position, c’est : ne pas se limiter au maintien de la position, mais occuper les objets à défendre par des forces insignifiantes, effectuer la défense non pas directement, mais de positions de flanquement et par de petits détachements manoeuvrant dans les rues afin d’assurer ainsi l’expansion du champ de tir, de l’effet du feu, la possibilité d’avancer, l’acquisition de nouvelles positions. Seule une telle tactique peut être considérée comme une tactique défensive flexible et ‑ dans des cas donnés ‑ justifiée sur le plan tactique. L’attitude légaliste dans l’esprit de laquelle le Schutzbund a été éduqué par les social-démocrates est responsable du fait que la tactique était axée sur la défense et que la défense était passive. Mais elle est également responsable d’une autre caractéristique désastreuse de la tactique : l’absence d’une direction claire vers la destruction de l’ennemi adverse au combat. Cette erreur est très clairement caractérisée par les propos du Schutzbündler déjà cités :

D’abord, la Heimwehr s’est avancé vers nous. Nous les avons laissés s’approcher à 50 mètres et, peu importe le nombre de détachements qui arrivaient, nous avons envoyé un parlementaire à leur rencontre. Nous leur avons fait dire que s’ils continuaient, on leur tirerait dessus à balles réelles. Alors presque tout le monde voulait revenir en arrière. Mais les dirigeants ont brandi leurs pistolets contre leurs propres soldats de la Heimwehr, si bien qu’ils ont quand même avancé. Cependant lorsque nous avons commencé à tirer, ils se sont enfuis. Plus tard, des troupes de police sont arrivées. Malgré toutes les purges nous avions beaucoup de nos hommes dans la police. Nous les connaissions, bien sûr, et il était convenu que nous ne tirerions pas sur eux. Cela a aussi été respecté au début et nous avons uniquement ciblé les "moutons noirs" aux côtés des commandants fascistes. Plus tard, lorsque les véhicules blindés ont été utilisés, cet accord ne pouvait plus être respecté.

Le comportement "humanitaire", l’effort de ne pas commettre de "violations inutiles des lois" en occupant des appartements privés, etc., et de ne pas causer "de préjudice à des innocents" ont eu un effet désastreux sur la tactique des combats menés. Aussi important qu’il soit que les insurgés utilisent la méthode de la fraternisation contre les troupes de la contrerévolution, qu’ils traitent les habitants dans le périmètre des combats selon leur statut de classe et qu’ils ne portent pas préjudice aux éléments prolétariens et petit-bourgeois sans raison ‑ le plus important reste que la conduite des combats soit guidée par l’affirmation inconditionnelle de son propre point de vue : par l’effort de détruire les forces armées de l’ennemi de classe. Lors d’une insurrection aussi, le choc moral, l’effondrement de l’ennemi, présuppose la perte de force physique de l’ennemi. La dissolution de l’ordre, la perte de courage, de confiance, de cohésion dans les forces ennemies, la mise en échec du plan de la direction ennemie ‑ toutes ces conditions préalables à la perturbation morale de l’ennemi ne peuvent se produire que si la tactique des insurgés exprime clairement qu’ils ne reculeront devant rien pour détruire les forces contrerévolutionnaires.

Dès le deuxième jour (13 février), en raison des combats extrêmement sanglants et, dans divers cas, en raison de l’apparition renforcée et organisée des communistes, des méthodes tactiques différentes de celles du début des combats ont été utilisées. À Ottakring, lors de la défense du foyer de travailleurs le deuxième jour de l’insurrection, quelques bâtiments dans les environs du foyer de travailleurs ont été occupés et utilisés comme position de flanquement, ce qui a conduit à une meilleure utilisation des armes, en particulier pour augmenter l’efficacité du tir des mitrailleuses. Devant le bloc de maisons de Sandleiten, les insurgés ont creusé des tranchées dans les parcs qui font face. C’était également le cas à Favoriten, au Laaerberg, à Floridsdorf. À Steyr, les travailleurs commençaient à occuper les hauteurs entourant l’usine et dominant la ville. Cela se produisait encore plus à Bruck an der Mur, où les combats se déroulaient sur un large front en plusieurs endroits, où les insurgés occupaient de nombreuses positions tactiquement importantes et de là passaient à l’attaque.

Les combats des deuxième et troisième jours (13 et 14 février) se déroulaient toujours sur la ligne tactique de reconquête des positions perdues. La défense était ces jours-là plus mobile : davantage de barricades dans les rues, notamment pour empêcher l’utilisation de véhicules blindés, etc.

Les ponts laissés inoccupés, qui étaient ensuite occupés par la police et la Heimwehr, ainsi que la fermeture de routes de circulation stratégiquement importantes à Wien par l’armée fédérale et la Heimwehr rendaient le passage vers l’attaque plus difficile. Malgré cela, de nombreux cas se sont produits, en particulier à Floridsdorf, où une attaque concentrée était tentée, mais cette tactique n’était utilisée nulle part de manière suffisante. La zone de combat n’a pas été étendue aux quartiers bourgeois ni au centre de la ville.

À quelques exceptions près (par exemple Bruck an der Mur, Ebensee, etc.), les opérations de combat dans la province ne différaient guère de la tactique de Wien. Les différences étaient probablement déterminées, d’une part, par la plus grande détermination de certains dirigeants locaux et, d’autre part, par la disposition différente des villes. Ce dernier facteur a contraint les troupes insurgées à occuper leurs positions le long de plusieurs tracées de rues en raison de la faible hauteur des maisons.

Aucune action de partisans n’a été signalée en province, par contre plusieurs actes de diversion contre des installations ferroviaires (ligne ferroviaire de Aspang, celle entre Linz et Salzburg, chemin de fer de l’Est) ont été rapportés.

Les informations sur l’utilisation de véhicules blindés improvisés et capturés sont trop insuffisants pour pouvoir porter un jugement sur l’utilisation tactique de cette arme par les insurgés. Pour autant qu’il ressort de ces messages, les insurgés les ont principalement utilisés pour leur défense mobile et pour reconquérir des positions perdues. La police a largement utilisé des véhicules blindés pour des opérations d’attaque rapides, pour la préparation en vue de la prise d’assaut des objets occupés. Quelques rapports racontent que les insurgés ont empêché les véhicules blindés de passer au moyen de barricades et de câbles métalliques.

Dès le tout début, les combats se déroulaient presque uniquement pour les bâtiments dans lesquels les travailleurs s’étaient retranchés ‑ malheureusement, la défense caractérisait la tactique de l’insurrection jusqu’à la fin. Cela permettait à la contrerévolution de développer pleinement sa supériorité technique, constituée en premier lieu de l’artillerie. Cela était désastreux pour l’insurrection et n’aurait pu être compensé que par une tactique d’attaque audacieuse.

Le combat de l’artillerie – le combat contre l’artillerie

Le recours à l’artillerie contre les insurgés n’est pas un phénomène totalement nouveau. Lors de l’insurrection de Moscou en 1905, mais aussi plus tôt lors des insurrections françaises, les forces armées contrerévolutionnaires ont disposé d’artillerie dans leurs rangs et l’ont utilisé dans les combats. Les insurgés de Wien se sont attendu à ce que l’artillerie soit utilisée contre eux. Ils ont eu des informations de Linz que l’artillerie était immédiatement lancée dans la bataille contre les travailleurs. Le participant aux combats de Simmering déjà cité raconte :

Nous avions également prévu de prendre d’assaut la caserne d’artillerie. Si nous n’y parvenions pas, nous voulions empêcher l’artillerie de sortir, et si nous n’y parvenions pas non plus, nous voulions faire sauter la caserne.

Ces plans avaient une base saine.

L’artillerie, largement utilisée à Wien et dans les provinces, était l’arme la plus dangereuse contre les insurgés. À Wien, elle était utilisée directement dans la ville; dans certains cas, elle s’était rapprochée jusqu’à 120 mètres des objets sur lesquels il fallait tirer. Elle était par exemple déployée à côté de Wien à Bisamberg, à côté de Steyr sur deux points culminants importants. Les tirs contre les insurgés s’effectuaient le plus souvent directement, à bout portant, au milieu des quartiers prolétaires.

Les rapports social-démocrates parlent de l’emploi de l’artillerie comme d’un évènement élémentaire dont les conséquences ne peuvent être sous-estimées. Ils décrivent l’insurrection et son issue comme si l’artillerie seule ‑ déployée par la contrerévolution ‑ avait décidé du sort de l’insurrection et que ce sort ne pouvait être évité. Une nouvelle tentative de "compromettre" l’insurrection armée devant les travailleurs en la considérant comme une méthode dépassée de la lutte des classes.

Qu’en est-il du combat de l’artillerie lors de l’insurrection et du combat contre l’artillerie? Est-il impossible pour les insurgés de "compenser" le contingent d’artillerie (Engels)[97]? Est-il impossible d’appliquer une tactique de nature à admettre et garantir un combat réussi contre l’artillerie de la part des insurgés?

Le membre du Schutzbund de Simmering a reconnu l’importance de prendre d’assaut les casernes d’artillerie. Dans toute insurrection future, l’une des tâches les plus importantes sera la prise d’assaut et l’occupation en temps opportun des casernes d’artillerie ainsi que la capture des armes et des munitions de l’artillerie. Mais même si une telle tentative échoue, l’affaire n’est pas du tout perdue. Une telle tentative de prise de possession des casernes d’artillerie et de leurs armes doit être menée avec un contingent de troupes tel que, si la première tentative échoue, les casernes puissent être détruites par les réserves des forces armées insurgées. La destruction des rues environnantes, leur occupation à fond dans le but de tirer sur l’équipe de l’artillerie qui approche et la repousser vers une position défensive est l’autre moyen important de prévenir l’utilisation de l’artillerie.

Mais même face à l’artillerie déployée, la cause des insurgés est loin d’être perdue. Les canons déployés en ville et à l’extérieur de la ville peuvent être attaqués par des véhicules blindés (qui peuvent aussi être improvisés). De telles tentatives n’ont pas non plus été entreprises à Wien, bien que les insurgés possèdent au moins des véhicules blindés improvisés.

La plus grande erreur dans la lutte contre l’artillerie était que les troupes insurgées se laissaient immobiliser même après que les maisons aient été cible de tirs d’artillerie et ne sont pas passé à une tactique mobile consistant à s’engager dans le conflit dans les rues, la construction de barricades, les attaques de flanquement contre l’artillerie. Le danger que représentait l’artillerie pour l’issue de la bataille aurait non seulement pu être largement compensé, mais être transformé en son contraire direct, en source d’un changement dans l’état d’esprit de l’armée contrerévolutionnaire. La capture d’une batterie ennemie aurait certainement provoqué un tel revirement chez les forces armées des fascistes.

La social-démocratie trouvera encore mille et une raisons pour prouver que l’insurrection est une chose que la classe ouvrière doit éviter avec le plus grand soin, car toute insurrection peut être écrasée par une batterie d’obusiers ou par une division d’artillerie. Rien n’est plus faux, rien n’est plus mensonger qu’une telle affirmation. Une offensive audacieuse, une stratégie et une tactique élastiques lors des insurrections garantissent la possibilité du combat et de la victoire aussi contre l’artillerie de la contrerévolution.

La liaison entre les insurgés pendant les combats

La non-occupation des centraux téléphoniques et télégraphiques, des stations radio, des ponts et des garages par les troupes insurgées signifiait que les troupes insurgées n’avaient pas de communication adéquate entre elles, ce qui avait un effet extrêmement dommageable sur les opérations. Une coopération entre eux était rendue extrêmement difficile. Le Schutzbund possédait son propre réseau radio. Les appareils ont été soigneusement stockés et après une saisie des entrepôts, ils ont été remplacés par de nouveaux appareils. Le légalisme et l’attitude défensive empêchaient les troupes du Schutzbund d’occuper immédiatement les stations radio "étrangères". Le syndicat des travailleurs des postes et télégraphes avait été en grande partie "aligné" ("gleichgeschaltet") par le gouvernement Dollfuß ‑ la grève des travailleurs du téléphone et des télégraphes fut de courte durée. Dans le cas des employés du téléphone et du télégraphe les dirigeants du Schutzbund comptaient également sur ce sur quoi ils comptaient dans le cas de la police, à savoir qu’ils pourraient se débrouiller sans occuper la centrale. "Nos gens s’en occuperont", sans que nous ayons à endommager les machines qui "seront les nôtres demain". Ce n’est pas étonnant pour les social-démocrates, qui ont pris une telle position aussi envers l’État bourgeois, la patrie : "Nous devons protéger l’État, la patrie, nous aurons la majorité et alors l’État sera à nous." Compter sur "nos propres gens" dans le syndicat "aligné" ("gleichgeschaltet"), et le légalisme invétéré en général conduisait à ce que des dirigeants combattants du Schutzbund utilisaient le réseau téléphonique de la ville pour s’informer mutuellement de la situation des combats, ce qui naturellement signifiait que la police écoutait simplement ces informations au téléphone.

Une autre conséquence désastreuse du légalisme social-démocrate était la non-occupation des garages, le renoncement à la réquisition des voitures particulières. Les seules exceptions à cette règle étaient Linz et Bruck an der Mur. À Wien, selon les rapports, les insurgés n’ont pris possession que de quelques camions de la société de transport de la ville; même les voitures du maire Seitz, du conseiller municipal Danneberg et des fonctionnaires social-démocrates, municipaux et autres, ont été utilisées par les forces armées contrerévolutionnaires.

Un aspect nouveau et intéressant dans la tactique des combats était l’utilisation du réseau d’égouts pour relier les différentes sections du Schutzbund et pour évacuer certaines parties de troupes des maisons municipales occupées.

Il n’existe pour l’instant aucun matériau sur les services de renseignement des insurgés. Dans le récit de la personne du Schutzbund de Simmering déjà citée, il est rapporté que la police a déployé tous ses informateurs avant l’insurrection et a pris de grandes précautions pour entraver les services de reconnaissance du Schutzbund. Les bâtiments municipaux étaient sous surveillance policière. "Par exemple, lorsque j’allais chercher du linge frais dans mon appartement", disait le membre du Schutzbund, "je rencontrais un informateur devant ma maison". Il ressort de nombreux informations que des femmes et des enfants effectuaient des services de reconnaissance pour les troupes insurgées. Les troupes contrerévolutionnaires n’étaient pas sentimentales : parmi les morts se trouvent 17 enfants de moins de 12 ans, 23 de moins de 16 ans, dont la plupart sont tombés non par hasard, mais au service de l’insurrection, par les armes de la meute fasciste.

L’arrière-pays des insurgés

Concernant l’organisation du réapprovisionnement et de la distribution des munitions il se trouve que dans quelques zones de combat, la bataille a dû être abandonnée en raison du manque de munitions. Toutefois, comme le rapporte un fonctionnaire social-démocrate dans la publication social-démocrate Deutsche Freiheit, il n’y avait à cet égard[98] :

aucun manque d’armes de toutes sortes; amis et ennemis étaient surpris par l’équipement impressionnant avec des mitrailleuses, des armes légères et des grenades à main. Nous étions de loin supérieurs au pouvoir exécutif.

Ces affirmations, en particulier la dernière, semblent être effectivement exactes. La Berliner Börsenzeitung rapportait également que les troupes gouvernementales ne disposaient plus de munitions pour le nouveau type de fusil et devaient s’approvisionner auprès de la Hongrie de Horthy[99]. La négligence par la direction du Schutzbund à organiser l’approvisionnement est un signe supplémentaire certain que les dirigeants social-démocrates n’envisageaient même pas de se lancer sérieusement dans un combat armée contre le fascisme et s’opposaient jusqu’au dernier moment que les stocks d’armes et de munitions même pendant l’insurrection soit utilisés pour anéantir l’ennemi. Cela n’est pas dû à "la superficialité, la négligence et l’insouciance autrichiennes", comme veulent maintenant l’expliquer certains dirigeants social-démocrates autrichiens en insultant les travailleurs soulevés d’Autriche, presque à la manière du fascisme allemand, comme une "race inférieure", incapable de créer une organisation pendant l’insurrection.

Les journaux social-démocrates rapportent aussi que le service d’approvisionnement était également défaillant et que les insurgés restaient souvent 72 heures sans nourriture ni repas chaud. La nourriture était généralement préparée par les épouses des travailleurs dans les bâtiments individuels et apportée aux travailleurs. Elles l’ont souvent fait sous les tirs de mitrailleuses, et Julius Deutsch, le chef du Schutzbund, se vante que dans certains sections, les combattants ont enduré la faim pendant trois jours sans toucher aux biens "d’autrui".

Ce légalisme idiot, caractéristique fondamentale de la direction du Parti social-démocrate et du Schutzbund, aboutissait également à ce qu’aucune disposition n’était prise pour la sécurité des travailleurs qui combattaient. Des policiers en civil effectuaient un travail de reconnaissance pour les forces contrerévolutionnaires dans les zones de combat, et le comportement "humanitaire" était prêché aux travailleurs lorsqu’ils tentaient d’abattre les informateurs lors des combats armés. Aucune arrestation d’otages n’a été autorisée, malgré que de hauts fonctionnaires de l’État et de riches bourgeois habitaient dans les zones de combat. Banquiers, industriels, hauts fonctionnaires, etc. pouvaient passer la nuit en toute tranquillité dans les quartiers résidentiels. Lorsqu’à Floridsdorf les troupes durent battre en retraite et voulurent prendre des otages, il leur fut strictement interdit de le faire. Les responsables du parti social-démocrate voulaient défendre l’ennemi de classe avec leur corps. La politique des social-démocrates autrichiens a toujours été basée sur la réassurance. "Nous vous assurerons le capitalisme, vous nous assurerez notre petite république" ‑ telle était la politique de réassurance entre le capital financier autrichien et la social-démocratie autrichienne. "Nous vous garantirons l’indépendance de l’austrofascisme du fascisme nazi; en échange, vous devrez nous assurer le suffrage universel comme base de l’ordre corporatiste" ‑ telle était la politique d’Otto Bauer à l’égard de Dollfuß. Les travailleurs ont fait avorter la réalisation à grande échelle de cette politique, mais elle pouvait encore produire des "petits fruits" tels que la défense des policiers qui espionnait les insurgés, pour éviter qu’ils soient traités selon les méthodes de guerre, ou la défense des financiers des fascistes et de leurs dirigeants contre l’éventualité d’être prise en otages.

Il n’y avait aucun travail politique au sein de la population pendant l’insurrection ‑ pour autant que cela dépendait des social-démocrates. Les social-démocrates n’ont pas profité des nombreuses imprimeries situées dans ou à proximité des zones de combat, et encore moins les ont occupées. Seul le KPÖ a publié pendant l’insurrection des tracts dans lesquels il appelait le peuple à prendre les armes et à soutenir les travailleurs qui combattaient avec les armes. Le premier jour les journaux bourgeois parus pendant l’insurrection étaient choqués et firent preuve d’une grande retenue. Plus tard, ils ont ouvert la bouche avec les calomnies habituelles à l’égard des insurgés. De nombreux communistes qui militaient pour l’insurrection ont été arrêtés dans les tramways qui commençaient à circuler et dans les auberges. La radio jouait un rôle particulièrement important aux mains de la contrerévolution. Il était largement utilisée pour désorienter les travailleurs en rapportant des mensonges. Les radios du Schutzbund n’ont pas perturbé la radio gouvernementale; elles étaient probablement tenues secrètes vis-à-vis des troupes insurgées.

La valeur tactique des troupes

Dans tous les rapports sur l’insurrection de février, il n’y a qu’une seule opinion concernant la valeur combattive des forces insurgées. En tant que soldats, les membres du Schutzbund étaient largement supérieurs à tous les types de forces armées contrerévolutionnaires ‑ l’armée fédérale, la police, la gendarmerie, la Heimwehr, les Ostmärkische Sturmscharen. Les membres du Schutzbund et les dirigeants de niveau inférieur ont derrière eux l’expérience de la guerre mondiale impérialiste. Leur formation tactique, leur expérience du combat étaient bien supérieures à celles de tous les types de troupes contrerévolutionnaires. Dans bien des cas, la supériorité morale du Schutzbund et des combattants communistes peut guère être décrite de façon adéquate. Ils ont combattu réellement à la manière du commandant de l’insurrection de Wien de 1848, du héros de trois révolutions ‑ polonais, autrichien et hongrois ‑, le général Bem, jusqu’au dernier homme et jusqu’à la dernière cartouche.

Les membres de l’armée fédérale sont en grande partie issus de la jeune génération d’après-guerre. Leur entrainement s’avérait très insuffisant au combat. La police a été la meilleure force combattante de la contrerévolution. La Heimwehr a échoué dans tous les cas et s’est révélée être une bande de lâches maraudeurs. Le chef de la Heimwehr, le prince Starhemberg, ne pouvait rien faire contre les insurgés de Steyr malgré la supériorité numérique et l’artillerie déployée du côté de la Heimwehr. Finalement les troupes régulières parvenaient à briser la résistance des forces armées insurgées. Les formations de protection spéciales du Vaterländische Front, les gardes du corps de Dollfuß, les Ostmärkische Sturmscharen, étaient de dignes concurrents des Heimwehren en termes de lâcheté misérable.

Les leçons tactiques des combats de février ainsi que les leçons de la stratégie de l’insurrection montrent que la social-démocratie est innocente devant la bourgeoisie; elle porte sa culpabilité historique devant la classe ouvrière.

7. Avait-on le droit de prendre les armes?

Les bandes fascistes, la soldatesque, la meute de la police font rage à Wien, dans toute l’Autriche. La terreur qui fait rage étouffe les combattants héroïques de l’insurrection. Les bourreaux de Dollfuß-Starhemberg attendent les paroles des tribunaux sanguinaires : À la potence! Les organisations de l’écrasante majorité de la classe ouvrière autrichienne, les syndicats libres, qu’elle espérait construire comme organisation de la lutte de classe durant des décennies de lutte et de sacrifices et dont les dirigeants les ont vendus au moment décisif, sont en ruine. Le pilier le plus fier de la 2e Internationale, la social-démocratie autrichienne, le parti de "l’austromarxisme", a été dissoute.

Les travailleurs autrichiens continuent de se battre. Ils ne sont pas dans un état d’esprit de défaite. Ils n’ont pas été saisis par le désespoir. Le gouvernement du front national incite en vain les travailleurs à livrer les armes. Tout ce qu’il peut confisquer dans les vastes stocks d’armes du Schutzbund grâce à l’espionnage et à la corruption, il peut le remettre aux lâches maraudeurs du champ de bataille, aux bandes de la Heimwehr et à la garde de Dollfuß connue sous le nom de "Ostmärkische Sturmscharen". Mais les travailleurs autrichiens ne pensent nullement à remettre à l’ennemi de classe leurs fusils, leurs mitraillettes, leurs mitrailleuses, leurs grenades à main, leurs couteaux d’assaut, qui se sont révélés être des amis fidèles et des moyens de combat fiables au moment de l’insurrection. Le gouvernement a prolongé la date de remise des armes jusqu’au 25 février. Mais il pouvait obtenir uniquement autant d’armes ouvrières qu’il était capable de voler lui-même.

Quiconque veut conserver les armes, qui garde soigneusement les fusils dans les cachettes, ne soulèvera pas la question : avait-on le droit de prendre les armes?

Mais celui qui était favorable à ce que les travailleurs autrichiens restent "fusil au pied" en spectateurs jusqu’à ce que l’austrofascisme établisse "froidement" la dictature sans restriction de la bourgeoisie, qui était favorable à ce que les travailleurs considèrent leurs mitraillettes comme des armes d’intimidation, devant lesquels la bourgeoisie devait avoir peur, celui-là doit évidemment répondre à la question posée : on n’avait pas le droit de prendre les armes.

Mais il y a aussi des hésitants. Il y a aussi parmi les travailleurs ceux qui ont hésité avant l’insurrection. Ce sont ceux qui pensaient qu’une insurrection armée était impossible en général et qu’il ne fallait pas du tout prendre les armes. Il y a aussi des hésitants qui, encore pendant l’insurrection, pensaient que les dirigeants des social-démocrates avaient raison lorsqu’ils disaient : le moment n’est pas encore venu de prendre les armes. Encore maintenant on trouvera des hésitants, qui pensent, qui de façon bien intentionnée ont l’opinion : c’était une erreur de prendre les armes maintenant à ce moment-là, l’insurrection armée était, compte tenu de la situation objective, du rapport des forces entre les classes en Autriche, en raison de la situation internationale, vouée à l’échec. Ils soulèvent également la question : avait-on le droit de prendre les armes? Ils ne peuvent pas répondre à la question.

Nous, communistes, avons l’obligation de répondre à cette question de manière claire et sans équivoque, après mure réflexion. C’est notre devoir car, dans l’intérêt de la poursuite du combat, nous devons continuellement soumettre notre tactique à une révision approfondie, et surtout après chaque étape du combat. Nous avons le devoir de libérer ceux qui hésitent de leurs doutes afin de les transformer en combattants courageux, en combattants déterminés dans la lutte révolutionnaire pour la libération de la classe ouvrière, convaincus de la justesse de nos principes et de notre tactique. Nous avons l’obligation de répondre à cette question afin de dénoncer les mensonges de l’agence de l’ennemi de classe dans la classe ouvrière ‑ mensonges qui propagent le défaitisme dans les rangs de la classe ouvrière ‑ afin de contrer ces mensonges par notre vérité.

Trois opinions – un sens

Les partis de la 2e Internationale ont déjà répondu à la question posée. Les réponses peuvent être grossièrement divisées en trois groupes.

Le journal du Parti ouvrier anglais Daily Herald a évalué ainsi l’insurrection armée des travailleurs autrichiens :

L’effusion de sang et les destructions à Wien ont dû susciter un sentiment du prévisible parmi toutes les personnes sensées et pacifiques d’Europe. Il est terrible de regarder la poursuite de cette lutte fratricide. Le gouvernement était dans l’attente de la possibilité d’une attaque contre les syndicats et les organisations socialistes, et la défense socialiste a déclenché cette terrible situation qui doit conduire l’opinion publique européenne à la plus forte protestation.

Une réponse claire à la question posée. "L’effusion de sang et les destructions à Wien", que ce soit de la part de la contrerévolution ou de la part des insurgés, ne peuvent être considérés que comme odieux. On ne peut pas accuser l’organe du Parti ouvrier anglais d’avoir une position de classe. Les travailleurs viennois, qui ont combattu dans la seule guerre juste contre les mercenaires de la bourgeoisie contrerévolutionnaire, contre les bandits assassins fascistes, sont donc des "assassins fratricides", c’est donc l’insurrection armée qui a "déclenché la situation terrible" que le fascisme attaquant a établie sous la forme de son régime sanguinaire en Autriche. Donc il ne faudrait pas, en Autriche, prendre les armes, ni maintenant, ni dans un quelconque avenir. Ainsi le Daily Herald.

L’organe de la social-démocratie polonaise (PPS), le Robotnik, pratique la philosophie historique. Il fait un parallèle entre la Commune de Paris et l’insurrection armée de Wien. Il écrit :

Autant Wien comme Paris étaient presque coupés du reste du pays et n’ont pas provoqué de réponse correspondante. […] Tandis que la petite bourgeoisie française avait en bonne partie soutenu la Commune, la petite bourgeoisie viennoise allait avec Fey ou avec Hitler […]

Le Robotnik ne donne ici à la question : avait-on le droit de prendre les armes? pas de réponse claire et sans ambigüité. Mais il en donne une indirecte. Le Robotnik veut faire oublier que l’insurrection parisienne de 1871 s’est limitée à Paris. L’insurrection de février en Autriche n’a pas commencé à Wien, mais à Linz, et a éclaté simultanément dans presque tous les centres politiques du pays (Graz, Linz, Innsbruck) et presque tous les centres industriels. Wien n’était pas coupée du reste du pays. L’insurrection n’a été pas moins puissante en province (Bruck an der Mur, Steyr, Linz, etc.) qu’à Wien même. Mais l’autre partie du parallèle, celle avec la petite bourgeoisie, n’est pas moins mensongère. Pendant la Commune de Paris, une partie de la petite bourgeoisie française soutenait Thiers, le chef de la contrerévolution, et les troupes de Versailles, pas moins qu’une partie de la petite bourgeoisie viennoise soutenait la Heimwehr. Les parties de la petite bourgeoisie qui allaient avec Hitler se sont tenues à l’écart du combat. Dans les couches qui soutenaient Dollfuß et Fey, des fluctuations considérables contre l’achèvement de la fascisation par la force armée étaient perceptibles avant et pendant l’insurrection.

Cette vision social-démocrate signifie : il n’y avait pas de situation révolutionnaire en Autriche, que le prolétariat était isolé, que la bourgeoisie bénéficiait du soutien sans restriction de tous les petits propriétaires des villes et des campagnes.

La troisième façon d’évaluer la situation, à partir de laquelle on peut déduire la réponse à la question de savoir si l’on était autorisé à prendre les armes, vient du chef du Schutzbund et expert en politique militaire de la social-démocratie autrichienne. Julius Deutsch expliquait ce qui suit au correspondant de l’organe central de la social-démocratie belge Peuple :

Ce n’étaient pas les dirigeants du Parti qui ont déterminé l’heure du combat […] La dernière provocation, celle de Linz, faisait déborder le vase et nos camarades étaient à bout de patience. Désormais la direction centrale du Parti ne pouvait faire rien d’autre que de suivre ce signal de combat […] La population restait, même si de toute évidence elle sympathisait avec les combattants, essentiellement éloigné du conflit.

Cette opinion semble différente de celle du Daily Herald ou de Robotnik. Il semble qu’il s’agisse du moment de l’insurrection armée, et non de la justification de l’usage de la force en général ou de la question de savoir s’il existait une situation révolutionnaire en Autriche au moment où les travailleurs ont pris les armes. Cependant, cette explication n’apporte pas non plus de réponse claire à la question.

Le manque de clarté de ces positions peut donner aux travailleurs social-démocrates l’impression qu’il y avait au moins trois opinions dans la 2e Internationale, comme si à ces trois opinions correspondaient trois réponses différentes à la question : avait on le droit de prendre les armes?

Mais les trois opinions divisées en apparence ont un sens en commun. Des trois opinions découle une conclusion commune : il ne fallait pas prendre les armes.

Ils ne le disent pas tous aussi ouvertement que Plekhanov l’a fait après l’insurrection de Moscou en 1905. Ce n’est pas seulement la technologie de la guerre, de l’insurrection armée, qui s’est développée davantage depuis l’époque où le chef idéologique des mencheviks a poignardé les travailleurs révolutionnaires dans le dos. La technique de la démagogie et de la tromperie du peuple a également connu depuis lors un développement considérable et s’est perfectionnée.

Si l’on prend la question à la légère, si l’on ne tient pas compte des hésitants, des désespérés, de ceux qui croient encore aux dirigeants social-démocrates, la seule façon de répondre à la question est la suivante : l’insurrection elle-même est la réponse au point de vue d’Otto Bauer, selon lequel se présentait en Autriche une "situation contrerévolutionnaire" et non une crise révolutionnaire, non une situation révolutionnaire immédiate.

Mais nous ne pouvons pas nous contenter de cette réponse. Nous devons soumettre la situation au moment de l’insurrection à une analyse approfondie, tout comme nous l’avons fait plus haut à propos du cheminement de l’Autriche vers la crise révolutionnaire. Seule l’analyse concrète des forces de classe et de leurs relations à la veille de l’insurrection peut conduire à une réponse véritablement convaincante.

Comment les social-démocrates autrichiens imaginent la situation révolutionnaire

Avant d’examiner la situation à la veille de l’insurrection, nous aimerions également donner un aperçu de la façon dont les social-démocrates autrichiens conçoivent la situation historique, le moment qui devrait être mûr pour la révolution. Nous ne nous basons pas sur les traités théoriques des austromarxistes, où ils montrent dans toute leur splendeur leur art du sophisme. Nous prenons comme base une de leurs déclarations concrètes dans une situation concrète, au sujet d’un appel concret au combat révolutionnaire.

Immédiatement après la prise du pouvoir par le prolétariat hongrois, le gouvernement révolutionnaire de la République soviétique de Hongrie dans un appel s’est adressé aux Conseils ouvriers autrichiens. En réponse à cet appel, le Comité exécutif du Reich des Conseils ouvriers d’Autriche[100] a adressé le 23 mars 1919 au prolétariat hongrois une lettre ‑ signée par Friedrich Adler[101] ‑ dans laquelle il est écrit[102] :

Vous nous avez adressé un appel de suivre votre exemple. Nous aimerions le faire de tout notre coeur, mais malheureusement nous ne pouvons pas le faire pour le moment. Il n’y a plus de nourriture dans notre pays. Même notre maigre approvisionnement en pain repose uniquement sur les trains de nourriture que l’Entente nous envoie, ainsi nous sommes complètement esclaves de l’Entente.

Ils préféraient donc rester esclaves de l’Entente et continuer à subir la faim pour la république bourgeoise.

Les travailleurs autrichiens étaient insatisfaits de cette réponse. Les communistes autrichiens ont mené une lutte acharnée dans les conseils ouvriers contre la réponse social-démocrate. Les dirigeants de la social-démocratie autrichienne se sentaient obligés de communiquer plus spécifiquement leur vision du moment où l’heure du capitalisme devrait sonner en Autriche, quand viendrait le moment de la révolution en Autriche. Le Arbeiterzeitung du 28 mars 1919 s’en chargeait[103] :

Quand la tempête de la révolution prolétarienne emporte les gouvernements bourgeois dans nos pays voisins et que le prolétariat se soulève également dans les pays de l’Entente, quand la chaine de la faim qui nous lie aujourd’hui à la bourgeoisie de l’Entente sera brisée et que les gouvernements prolétariens peuvent nous donner le charbon et la nourriture […] alors le jour peut venir, où la voie des conseils devient viable pour nous aussi […] Il n’y a pas encore de voie infaillible autre que la voie de la démocratie.

En effet il faut dire que ces éléments de la situation révolutionnaire, dont les austromarxistes faisaient dépendre l’entrée sur la voie du combat pour le pouvoir soviétique en 1919, n’étaient pas non plus présents au moment de l’insurrection de février 1934. Mais déjà à l’époque, cette excuse paresseuse signifiait non seulement l’exigence d’une certitude notariée à 100 % de victoire dans le combat pour le pouvoir des conseils ouvriers, mais aussi l’opposé du combat révolutionnaire, l’assujettissement des forces révolutionnaires du prolétariat. Les évènements en Autriche peuvent également convaincre nombre de ceux qui ne se laissaient pas convaincre jusqu’ici, de savoir où a mené la "voie infaillible de la démocratie" à laquelle la social-démocratie autrichienne s’accrochait.

Le marxisme établit d’autres caractéristiques de la situation où le combat pour le pouvoir par l’insurrection du prolétariat en armes peut et doit être engagé.

Les éléments de la situation révolutionnaire étaient-ils présents en février 1934?

Ne pas jouer avec l’insurrection armée, c’est un devoir élémentaire de tout révolutionnaire. Mais c’est un devoir tout aussi élémentaire que de profiter de la situation propice à une insurrection armée et de prendre le pouvoir par tous les moyens, sans hésitation et sans vacillement. La situation révolutionnaire, qui résulte de la situation des rapports de force entre les classes à l’intérieur et à l’extérieur d’un pays, offre non seulement la possibilité de prendre les armes, mais aussi, dans une mesure ou une autre, la chance de victoire de l’insurrection armée ainsi que la possibilité de maintenir le pouvoir d’État révolutionnaire établi.

Qu’en était-il de la situation en Autriche lorsque débutait l’insurrection armée?

Commençons par les conditions préalables de la situation révolutionnaire en Autriche en matière de politique étrangère, afin de pouvoir répondre à la question : l’insurrection avait-elle une chance de victoire, la classe ouvrière autrichienne aurait-elle, si elle conquérait le pouvoir soviétique, la possibilité de garder le pouvoir entre ses mains?

Nous commençons par les conditions de politique étrangère pour la victoire, d’autant plus que la social-démocratie autrichienne ‑ telle que nous l’avons vue ‑ répétait toujours jusqu’à l’ennui que tous les problèmes de la vie politique autrichienne étaient exclusivement ou en premier lieu décidés par des facteurs de politique étrangère. Chaque travailleur autrichien se souvient de la formule de prière que les austromarxistes de droite et de gauche, Otto Bauer et Karl Renner, selon la situation criaient au monde ou murmuraient aux oreilles des travailleurs et des fonctionnaires mécontents : Notre pauvre petit Autriche… nous sommes si petits, si pauvres, nous ne pouvions rien faire; tout se décide à Genève, où les grandes puissances dans la Société des Nations tiennent les rênes.

La situation européenne à la veille de l’insurrection était, en résumé, la suivante :

Au centre de la situation extrêmement complexe se trouvait la question allemande : le problème du réarmement de l’Allemagne hitlérienne et la campagne des national-socialistes pour "aligner" l’Autriche ("gleichschalten"). Autour de ces problèmes, les contradictions entre l’Allemagne et le bloc anti-révision dirigé par la France, qui comprenait également deux États voisins, la Tchécoslovaquie et la Yougoslavie, se sont exacerbées à l’extrême. Sur la question du réarmement allemand, les trois principales grandes puissances impérialistes ‑ l’Angleterre, la France et l’Italie ‑ ont été incapables de parvenir à un dénominateur commun dans leur politique. Les relations entre l’Italie, l’autre grand voisin fasciste de l’Autriche, et l’Allemagne étaient également tendues et la tendance allait vers une intensification des contradictions, précisément en raison de l’intensification de l’agitation de l’Allemagne nazie en faveur de "l’alignement" ("Gleichschaltung") de l’Autriche. Cette accentuation des antagonismes italo-allemands sur la question de l’annexion a également eu un impact sur le comportement de la Hongrie de Horthy dans le sens d’un rapprochement avec l’Autriche de Dollfuß sous protection italienne. Cela a rendu les relations entre la Hongrie et la Tchécoslovaquie, mais aussi avec les deux autres pays de la Petite Entente ‑ la Yougoslavie et la Roumanie ‑ encore plus hostiles qu’elles ne l’étaient déjà.

L’autorité écrasante de la grande puissance socialiste, l’Union soviétique, en tant que facteur essentiel de la politique internationale, ne faisait aucun doute à la veille de l’insurrection.

Compte tenu de la situation aggravée en Europe qui s’est produite après l’arrivée au pouvoir de Hitler et de la situation qui s’est produite après la conclusion de toute une série de traités multilatéraux, aucun État en Europe ne peut ‑ aussi puissant qu’il soit ‑ prendre une mesure militaire décisive sans tenir compte d’un côté, de la France, de l’autre, de l’Union Soviétique, sans déclencher le risque d’une réaction de la part de l’autre. Il s’agit notamment des actions militaires qui affectent la situation créée en Europe par le Traité de Versailles et qui impliqueraient une révision de celui-ci. L’ennemi principal le plus probable d’une Autriche prolétarienne, l’Allemagne hitlérienne, ne pouvait en aucun cas obtenir le consentement de la France et de la Petite Entente pour intervenir contre l’Autriche. La tentative de Hitler d’"envahir" l’Autriche aurait non seulement signifié une tempête populaire contre l’intervention militaire nazie dans une Autriche prolétarienne, mais aussi, selon toute probabilité, l’éventualité d’une guerre entre l’Allemagne et le bloc français de puissances. L’autre danger, l’intervention de l’Italie, ne pouvait guère être réalisé sans un accord avec la Yougoslavie et la Tchécoslovaquie, et il ne fallait pas s’attendre à une alliance rapide entre l’Italie et la Petite Entente, même contre une Autriche révolutionnaire. Une intervention hongroise aurait immédiatement déclenché des mesures de guerre de la part de la Tchécoslovaquie, de la Roumanie et de la Yougoslavie, puisqu’une telle intervention signifiait ‑ entre autres choses ‑ l’occupation de l’ancienne partie hongroise de l’Autriche, le Burgenland, et ainsi le déclenchement de la guerre du fascisme hongrois pour la reconquête de la Slovaquie contre l’impérialisme tchèque. Toute intervention allemande ou hongroise aurait déclenché une révision violente des frontières de Versailles; toute intervention italienne aurait été considérée comme un coup fatal porté aux intérêts nationaux et internationaux de l’Allemagne et de la France, sans parler des intérêts de la Tchécoslovaquie et de la Yougoslavie.

Certes il n’y avait pas en Europe de camps ennemis opposés à tel point comme c’était le cas à l’époque de la Révolution d’Octobre, cependant la situation actuelle était et n’est en aucun cas la même qu’elle était au moment de l’intervention contre la Hongrie soviétique, quand lors du déclenchement de la révolution prolétarienne en mars 1919, un camp unifié de l’Entente fit face à l’autre camp impérialiste, vaincu et désarmé.

L’intervention contre la Hongrie soviétique commença immédiatement et le prolétariat hongrois put mener une guerre contre l’intervention impérialiste pendant des mois. Cette guerre s’est terminée par la défaite de la révolution, principalement parce que les dirigeants social-démocrates hongrois, ensemble avec leurs collègues autrichiens, ont saboté la révolution de l’intérieur et de l’extérieur sur les ordres directs de l’impérialisme de l’Entente.

Or, à la veille et au moment de l’insurrection actuelle en Autriche , en raison de la politique du fascisme allemand et des questions de réarmement et de révision qu’il a posées, il n’aurait guère été possible que les puissances européennes, et notamment les pays voisins de l’Autriche, s’unissent rapidement contre une révolution soviétique victorieuse. Le problème du gain de temps, du répit, n’aurait donc pas été insoluble pour la révolution autrichienne en cas de victoire. Ainsi, un élément important de la politique extérieure de la situation révolutionnaire, la situation d’une insurrection armée, la chance d’une victoire dans la lutte pour le pouvoir et d’une lutte victorieuse pour l’affirmation du pouvoir d’État conquis, était donné.

Le prolétariat international était prêt à défendre la révolution.

Les conditions dans le camp des États capitalistes en Europe à la veille et au moment de l’insurrection ont été telles qu’une révolution victorieuse en Autriche ne devait pas nécessairement compter avec un attroupement immédiat de ses ennemis impérialistes, et la situation de la révolution prolétarienne européenne était encore plus favorable. Une Autriche soviétique pouvait compter sur un vaste mouvement ouvrier révolutionnaire en Europe pour la protéger.

En France, une grève générale de la plus grande ampleur, une lutte commune des travailleurs communistes et social-démocrates organisés en syndicats révolutionnaires et réformateurs contre le fascisme, un véritable front uni des masses combattantes. En Angleterre, des préparations à de grandes actions de masse contre le chômage, qui réellement étaient portés vers un grand déploiement; en outre un vaste mouvement antiguerre qui a également pénétré les syndicats réformistes. En Tchécoslovaquie, un mouvement révolutionnaire grandissant avec le début d’une crise politique interne, le début de l’inflation, une crise gouvernementale rampante, la disposition croissante des travailleurs tchèques ‑ y compris du camp social-démocrate et réformateur ‑ de lutter pour un front uni avec les travailleurs communistes contre le fascisme. En Hongrie, de grands mouvements de grève menés par l’opposition syndicale révolutionnaire, avec une influence croissante du Parti communiste sur les actions de la classe ouvrière. En Allemagne, le début d’une nouvelle vague d’essor avec la force intacte du Parti communiste allemand, avec la volonté s’amplifiant de la classe ouvrière d’agir contre le fascisme et avec la disposition croissante des anciens membres du Parti social-démocrate et les syndicats réformistes pour le front unique révolutionnaire. Un grand mouvement antifasciste en Suisse. En Italie, il y a des mouvements en ébullition même dans les syndicats fascistes.

L’état d’esprit des travailleurs des pays voisins pendant l’insurrection et après sa répression, ainsi que les actions internationales contre le gouvernement Dollfuß confirment les paroles du camarade Staline[104] :

Die Volksmassen sind noch nicht so weit, um den Sturmangriff gegen den Kapitalismus aufzunehmen. Daß aber die Idee des Sturmangriffs im Bewußtsein der Massen heranreift, daran kann wohl kaum gezweifelt werden. (Souligné par nous – B. K.)

Dans cette situation, les conséquences d’une insurrection victorieuse en Autriche, qui aurait été couronné par l’établissement du pouvoir soviétique, seraient guère imaginables pour la classe ouvrière européenne. Il n’est pas difficile de calculer que l’insurrection aurait été un amorce de tempête qui aurait rapproché de plus en plus les masses de la classe ouvrière européenne des positions d’assaut contre le capitalisme. Or cela aurait signifié une sécurité supplémentaire pour la révolution autrichienne contre une éventuelle intervention.

Ne nous limitons cependant pas à la seule analyse des conditions internationales qui déterminent la présence ou l’absence d’une situation révolutionnaire, moment favorable à l’insurrection armée. L’analyse des rapports de classes en Autriche ne donne pas moins, elle donne même davantage de justifications pour une réponse affirmative à notre question de savoir si l’on avait le droit de prendre les armes.

La crise des tenants du pouvoir

La progression de l’Autriche vers une crise révolutionnaire ‑ comme nous l’avons vu plus haut ‑ s’est déroulée à un rythme rapide. Depuis le début de 1934, particulièrement au mois de février, les contradictions au sein des forces de classe hostiles face à la révolution de la classe ouvrière se sont accrues. La lutte entre les nazis et le Vaterländische Front s’est intensifiée à l’extrême. Cela n’a pas seulement été démontré par les pétards crépitants, le produit d’exportation le plus populaire du fascisme allemand vers l’Autriche, mais cela a également été prouvé, en premier lieu, par le fait que les nazis autrichiens se sont tenus à l’écart dans la lutte de l’austrofascisme contre l’insurrection révolutionnaire. Des signes de désintégration sont apparus même au sein du Vaterländische Front : négociations secrètes du chef de la Heimwehr, le comte Alberti, avec les nazis, arrestation d’un certain nombre de dirigeants de la Heimwehr qui étaient de connivence avec les nazis, manifestations d’agriculteurs contre la Heimwehr, la déclaration du gouverneur de Linz, le Dr Stumpf, contre les exigences de la Heimwehr, toute une série de sorties des chrétien-sociaux contre les revendications de la Heimwehr, apparition démonstrative du Chef de l’aile ouvrière du Parti chrétien-social, Kunschak, contre l’annihilation de l’autonomie de Wien, résistance croissante du Parti chrétien-social contre la dissolution par le bloc Dollfuß-Starhemberg et contre l’autodissolution. Une situation tendue prévalait entre Dollfuß et les Heimwehren. Le Landbund se rebellait contre le bloc des deux. Presque tous ces facteurs se sont densifiés entre le début de l’année et le début de l’insurrection armée.

La classe ouvrière devait exploiter la division dans le camp de la contrerévolution, la désorganisation de ses forces, pour le combat décisif contre le fascisme. Ces contradictions au sein de la bourgeoisie étaient un signe certain de l’émergence d’une situation révolutionnaire; l’exploitation de ces contradictions était à l’ordre du jour.

La classe ouvrière a poussé à l’exploitation révolutionnaire de ces contradictions et de la situation révolutionnaire qu’elles ont créée. La social-démocratie autrichienne voulaient également les exploiter, mais à sa manière. Son objectif était d’amener le gouvernement Dollfuß à garantir que la social-démocratie puisse agir à son égard comme une opposition parlementaire sans convoquer le Parlement; à cet effet, elle souhaitait conclure une alliance tacite avec Dollfuß.

Mais le groupe Dollfuß ne pouvait pas accepter la proposition d’alliance des social-démocrates, précisément à cause des contradictions au sein du camp contrerévolutionnaire. La poursuite de la tactique du "moindre mal" par la social-démocratie, sa recherche d’alliés dans le camp de l’austrofascisme ne signifiait rien d’autre que le renoncement à l’exploitation des éléments de la situation révolutionnaire créés par les contradictions au sein de la bourgeoisie, signifiait le soutien direct et immédiat à la contrerévolution contre la révolution prolétarienne.

La petite bourgeoisie a hésité

Pendant l’insurrection également, le fascisme autrichien n’était pas en mesure de réaliser une mobilisation générale de toutes les forces de la bourgeoisie contre l’insurrection prolétarienne. Non seulement le fait que les nazis se soient tenus à l’écart pendant les combats des forces armées contrerévolutionnaires contre les insurgés, mais aussi le comportement du Landbund et des organisations social-chrétiennes, qui n’ont pas apporté une aide active à la soldatesque, la Heimwehr , la police, la gendarmerie, l’a prouvé. Plus encore : la lâcheté des bandes de la Heimwehr, des Ostmärkische Sturmscharen, le refus de nombreux membres de la Heimwehr et des Sturmscharen de s’engager dans le service militaire actif contre les insurgés n’est pas un "phénomène psychique", comme voudraient l’expliquer les austromarxistes, mais un fait politique, qui peut être attribué aux vacillations des éléments petits-bourgeois et paysans au sein de cette avant-garde de la contrerévolution.

La circonstance que les contradictions entre les différentes couches de la bourgeoisie, la petite bourgeoisie et les différentes sections du camp contrerévolutionnaire étaient si profondes que même l’insurrection armée de la classe ouvrière ne pouvait pas souder la bourgeoisie, est une preuve certaine qu’un élément important de la situation révolutionnaire était présent au moment de l’insurrection : la fragmentation du camp contrerévolutionnaire et l’incapacité de la bourgeoisie à surmonter ses divergences. Or cela prouve encore autre chose. Il s’avère que la célèbre "Realpolitik" de la social-démocratie autrichienne ‑ basée sur la thèse d’Otto Bauer [105] : "Nous devons avant tout prendre garde à ne pas pousser les noirs et les bruns à se rassembler, les fascistes cléricaux et les national-socialistes" afin de ne pas déclencher ce "mal plus grave", les travailleurs devraient "faire preuve de retenue et de maitrise de soi" ‑ n’était rien d’autre qu’une politique lâche et aventuriste. C’est une politique aventuriste quand on ne prend pas en compte les masses, les classes, leurs relations de forces et leurs états d’esprit.

Mais on peut aussi affirmer avec non moins de certitude l’existence du deuxième élément important de la situation révolutionnaire, qui résulte de la situation intérieure : la faillite de la démocratie en Autriche.

Les dirigeants social-démocrates eux-mêmes en sont témoins. Ils ont déclaré à plusieurs reprises que personne, à l’exception des social-démocrates autrichiens, ne soutient la république bourgeoise. Ils ont eu raison. Presque toutes les organisations petites-bourgeoises, extrêmement hétérogènes selon leur appartenance à un parti, ont pris position, sous une forme ou une autre, pour la liquidation de la démocratie bourgeoise et pour la constitution corporatiste. Ils n’ont fait que des réserves "démocratiques". Ils étaient favorables à l’introduction de l’ordre corporatiste, mais cela devait se faire par une voie conforme à la constitution. Ce n’était autre qu’Otto Bauer, en tant que représentant de l’aile gauche de cette démocratie petite-bourgeoise, qui a appelé à des concessions à la constitution corporatiste, à condition qu’elle soit uniquement basée sur le suffrage universel et introduite par la voie constitutionnelle. Précisément dans la lutte pour la démocratie économique, déclarait Otto Bauer, la classe ouvrière rencontre les aspirations professionnelles de la petite bourgeoisie et de la paysannerie sur un terrain commun où l’entente est possible. (Kampf, janvier 1934.)[106]

Les nazis comme les fascistes de la Heimwehr ‑ comme l’a clairement montré la période de l’insurrection armée ‑ n’avaient pas derrière eux de larges masses actives du camp de la démocratie petite-bourgeoise. Cependant, aux yeux des masses, la démocratie petite-bourgeoise s’était compromise à l’extrême. Les expériences de la dictature de Hitler ont mobilisé les plus larges masses de la classe ouvrière contre le fascisme et ont également dressé contre lui de larges masses de la petite bourgeoisie urbaine et des couches pauvres des villages. Les illusions démocratiques, la vision hallucinée de la voie constitutionnelle, ces piliers de la tactique du "moindre mal", ces obstacles démocratiques à la lutte révolutionnaire étaient en train de disparaitre rapidement. Les canons de la contrerévolution et les mitrailleuses des insurgés ont détruit ces illusions démocratiques dès le premier jour de l’insurrection. La disparition des illusions démocratiques et de la fraude démocratique était l’élément essentiel de la situation révolutionnaire immédiate en Autriche.

Les masses voulaient le combat armée

La contrerévolution fasciste en marche mais pas encore pleinement organisée et incapable de surmonter ses contradictions internes, d’une part, et l’isolement de la direction social-démocrate, qui perdait la tête et commençait à s’éloigner des masses avec sa politique, d’autre part, ont fait se déployer un troisième élément essentiel de la situation révolutionnaire : l’état d’esprit des masses en faveur de la défense armée contre le fascisme, la disposition des masses travailleuses au combat pour le pouvoir. La situation existait, dont Lénine disait que[107]

au sein du prolétariat un puissant mouvement d’opinion se fasse jour en faveur de l’action la plus décisive, la plus résolument hardie et révolutionnaire contre la bourgeoisie. (Vladimir Ilʹich Lenin, La Maladie infantile le gauchisme – 1920)

Les travailleurs de Wien, Linz, Steyr, Bruck an der Mur et d’autres centres industriels ont prouvé que cet élément de la situation révolutionnaire existait. Ils l’ont prouvé par les tirs des canons, par le crépitement des mitrailleuses, par l’éclatement des grenades à main. Et si, dans l’insurrection, des masses plus importantes ne se sont pas battues avec les armes, c’est uniquement parce que la direction social-démocrate a empêché la distribution des grandes réserves d’armes et de munitions parmi les ouvriers qui voulaient se battre, parce que la direction syndicale a empêché que les ouvriers soient entrainés dans la grève politique de masse, et parce que, enfin, l’absence de direction politico-stratégique de l’insurrection a rendu impossible que les masses qui se tenaient à l’écart, sympathisantes ou hésitantes, soient attirées du côté de l’insurrection par une politique offensive énergique.

Tous ces éléments de la situation révolutionnaire ‑ déterminés par la situation intérieure et extérieure du pays ‑ étaient présents. Le degré de maturité de ces éléments de la situation révolutionnaire variait. Mais la réunion de tous ces éléments donnait à chaque ouvrier le droit et l’obligation de prendre les armes pour empêcher l’achèvement de la fascisation de l’Autriche, la terreur nue contre la classe ouvrière, la dissolution des organisations de travailleurs, le désarmement au profit des bandes fascistes par une lutte à mort pour le pouvoir.

L’évolution ultérieure de la situation dépendait de l’insurrection armée elle-même, de la direction politico-stratégique de l’insurrection, des victoires tactiques des forces révolutionnaires sur les troupes de la contrerévolution, de la réalisation de la prédominance militaire des travailleurs insurgés sur la soldatesque des gangs fascistes, ce qui, comme nous l’avons vu, pouvait sans aucun doute être obtenu.

Les dirigeants social-démocrates battus veulent souffler aux ouvriers autrichiens non battus qu’eux, les ouvriers, n’auraient pas bien choisi le moment de l’insurrection, qu’ils se soient laissé imposer le moment des combats armées par la contrerévolution.

Si le moment de l’insurrection pouvait être plus justement choisi, il ne pouvait pas l’être plus tard, comme le prétendent les dirigeants social-démocrates, mais seulement plus tôt.

L’organe d’information de la 2e Internationale, l’Internationale Information, a fait parvenir à la presse de son Parti, le 14 février, alors que l’insurrection était encore en cours, un article d’un dirigeant non identifié de la social-démocratie autrichienne. Ce dirigeant non identifié du SPÖ écrivait au sujet du déclenchement des combats[108] :

Si le comité directeur du parti avait réussi à imposer sa ligne jusqu’à la dernière heure, la lutte n’aurait probablement pas été évitée non plus. Car l’adversaire s’acharnait à poser des actes qui auraient de toute façon obligé les ouvriers à se battre s’ils ne voulaient pas se soumettre sans combat à la dictature fasciste. Mais la lutte aurait probablement été mieux comprise par de larges masses populaires si elle n’avait été engagée qu’après un coup d’État fasciste manifeste.

Le magazine illégal du SPÖ Der Ruf du 8 janvier laisse deviner comment la direction des social-démocrates autrichiens voulait "déterminer le moment de la lutte"[109]. L’article de la direction du Parti fait référence à la stratégie du commandant tsariste contre Napoléon Ier. Il est recommandé aux travailleurs autrichiens de suivre cette stratégie qui, comme on le sait, consistait à éviter la bataille jusqu’à ce que Napoléon conquière Moscou et de ne passer à l’attaque qu’à ce moment-là et de battre les armées de Napoléon.

Rendez-vous aux calendes grecques

Au printemps 1919, alors que l’Autriche était coincée entre deux républiques soviétiques, la Hongrie et la Bavière, les dirigeants de la social-démocratie autrichienne ont fixé une date pour le début de la lutte contre la bourgeoisie, pour le pouvoir de la classe ouvrière. Selon ce plan stratégique, la lutte devait commencer après le jour où, dans les pays les plus éloignés de l’Autriche, des gouvernements prolétariens pourraient fournir du charbon et des vivres à l’Autriche. Jusqu’à ce moment-là, les ouvriers autrichiens devraient préférer continuer sur la voie "infaillible" de la démocratie en tant qu’esclaves repus de l’Entente, plutôt que de devenir les maitres de leur propre destin en renversant le pouvoir de leur propre bourgeoisie. Les ouvriers autrichiens sont restés les esclaves de leur propre bourgeoisie, des impérialistes étrangers, ils sont restés les esclaves salariés affamés de leur propre capital financier et de celui de l’étranger. La voie "infaillible" de la démocratie s’est avérée être la voie du fascisme.

Presque quinze ans plus tard : une autre époque, une autre date. La République d’Autriche, encore républicaine mais déjà plus démocratique, est coincée sous un gouvernement fasciste entre les pays fascistes que sont l’Allemagne, la Hongrie et l’Italie. L’austromarxisme veut fixer une nouvelle date pour la classe ouvrière comme début de la lutte pour le pouvoir. La lutte devrait désormais commencer le jour où la capitale de son propre pays, le centre de l’Autriche, principal point d’appui de la social-démocratie, sera occupée par les troupes fascistes. En attendant, les ouvriers autrichiens devraient préférer abandonner pas à pas les derniers vestiges de la démocratie bourgeoise, garder les armes en stock pour que les fascistes puissent ensuite s’en emparer d’autant plus facilement, plutôt que d’utiliser ces armes eux-mêmes.

C’est ainsi que la social-démocratie autrichienne, sur la base de l’austromarxisme, a imposé le choix du moment aux travailleurs.

Cette recette stratégique pour choisir le moment du combat est la meilleure preuve que les ouvriers en Autriche ont fait leur devoir lorsqu’ils ont pris les armes. Les affirmations des dirigeants faillis de la social-démocratie, selon lesquelles il n’y avait pas de situation révolutionnaire en Autriche au moment de l’insurrection, selon lesquelles le moment de l’insurrection n’a pas été correctement choisi par les ouvriers, ne sont pas seulement une calomnie à l’égard des insurgés, mais elles sont la continuation directe des tentatives de retenir les ouvriers autrichiens du combat qu’ils n’ont pas abandonné. C’est la continuation de la recherche par les dirigeants social-démocrates d’alliés dans le camp fasciste, afin de soumettre totalement les travailleurs autrichiens au fascisme, alors que les travailleurs réclamaient des armes contre les attaques fascistes. C’est une tentative de détourner les frères des travailleurs autrichiens de tous les pays de l’aide solidaire et active, de la lutte révolutionnaire contre le fascisme.

C’est une hypocrisie, c’est tromper l’héroïsme des ouvriers insurgés que de s’incliner d’un côté devant les morts et les vivants, et de dire en même temps, ouvertement ou non, qu’on n’aurait pas dû prendre les armes.

On avait le droit, on devait, on était obligé de prendre les armes.

8. Vers de nouveaux combats

Avec son insurrection de février, le prolétariat autrichien a mené l’une des plus grandes batailles révolutionnaires de l’après-guerre. L’importance de ces combats dépasse largement les frontières de l’Autriche et le cadre de son histoire. Les leçons de l’insurrection doivent être tirées non seulement par la classe ouvrière autrichienne, mais aussi par le prolétariat du monde entier. Il ne signifiait pas seulement l’insurrection des travailleurs autrichiens contre le fascisme. Il est le prélude à d’autres luttes révolutionnaires, qui ouvriront le nouveau cycle de révolutions et de guerres. L’insurrection signifiait une puissante rébellion contre la social-démocratie, son programme et sa tactique, et plus précisément contre sa version la plus "à gauche" au sein de la 2e Internationale.

Qu’est-ce qui s’est effondré en Autriche?

Avant et pendant l’insurrection ‑ et pas seulement après l’insurrection ‑ le Parti social-démocrate autrichien s’est effondré.

Il n’a pas encore été détruite ‑ la destruction de la social-démocratie en tant qu’idéologie bourgeoise dans la classe ouvrière ne sera pas l’oeuvre du fascisme, mais l’oeuvre de la classe ouvrière révolutionnaire et de son avant-garde, le Parti communiste.

Mais l’effondrement de la social-démocratie autrichienne est devenu un fait lorsqu’une partie de ses partisans a pris la voie de l’insurrection armée contre la volonté de la direction du Parti, tandis qu’une autre partie, dont l’importance est difficile à évaluer pour l’instant, s’est ouvertement engagée dans la voie du fascisme.

Cette dernière partie de la social-démocratie était composée d’un groupe de dirigeants du syndicat des cheminots, de membres de la direction du parti de Niederösterreich, avec à sa tête le conseiller régional social-démocrate et membre du comité directeur du parti Schneidmadl, ainsi que des dirigeants de l’organisation du parti en Kärnten, avec à sa tête le vice-gouverneur du Land Zeinitzer, le maire Pichler[110]. Le vice-maire social-démocrate de Salzburg et les dirigeants de l’organisation sociale-démocrate du Vorarlberg faisaient également partie de ce groupe. Ces éléments ont soutenu et continuent de soutenir ouvertement l’austrofascisme. Ils possédaient depuis des mois et possèdent encore aujourd’hui leurs organisations, qui sont ouvertement financées par le gouvernement Dollfuß.

Avec ces éléments, la direction du Parti social-démocrate, avec Otto Bauer, Julius Deutsch et Seitz à sa tête, a maintenu l’unité! Les dirigeants austromarxistes n’ont pas tiré la sonnette d’alarme pour mobiliser les travailleurs contre cette clique fasciste. Oui, ces mêmes éléments furent les véritables médiateurs entre les austromarxistes de "gauche" et le gouvernement Dollfuß jusqu’à ce qu’au début de l’insurrection, ils appellent ouvertement les travailleurs à prendre position contre les insurgés et pour le gouvernement.

La raison principale de l’effondrement n’est cependant pas le départ de ces éléments du parti social-démocrate, la chute du masque du socialisme et de la démocratie qu’ils avaient soigneusement conservé jusqu’alors. L’effondrement se manifeste de manière irréfutable par le fait que le parti social-démocrate s’est divisé en toute une série de groupes au début, pendant et après l’insurrection. Cette division ne peut être masquée par aucune colle ni aucun artifice. Elle a été provoquée par la direction du parti social-démocrate, qui a retenu une grande partie de ses membres de la lutte, tandis que les autres se trouvaient dans un front uni avec les communistes, les armes à la main, sous le feu de la guerre civile contre les fascistes.

L’effondrement de la social-démocratie autrichienne est un fait qui a une signification internationale extraordinaire. Cet effondrement s’est produit dans un pays où le parti social-démocrate avait non seulement rallié la grande majorité de la classe ouvrière, mais l’avait aussi organisée.

L’"Annuaire du mouvement ouvrier autrichien 1932" (édité par la représentation du Parti ouvrier social-démocrate d’Autriche allemande, Wien 1933) se vante qu’"un adulte sur six en Autriche est membre de notre parti" et que "comme auparavant, un homme sur quatre et une femme sur dix […], à Wien presque un homme sur deux et une femme sur cinq" sont membres du Parti social-démocrate (p. 85). Au centre de l’État, à Wien, l’administration communale était dirigée par les social-démocrates, 24 social-démocrates siégeaient dans les gouvernements régionaux aux côtés de 34 chrétiens-sociaux. Sur 11 adjoints au gouverneur de province, 5 étaient social-démocrates. 369 communes avaient des maires social-démocrates, les social-démocrates détenaient la majorité dans 337 conseils communaux. Ils avaient la Chambre du travail entre leurs mains, la sécurité sociale était dirigée par des fonctionnaires social-démocrates, les syndicats étaient dominés par une puissante bureaucratie social-démocrate.

Les dirigeants du parti social-démocrate ont mis sous le boisseau l’offre de front unique du Parti communiste autrichien, qui proposait des mesures concrètes pour lutter contre le fascisme et l’offensive capitaliste, même après le coup d’État du 7 mars 1933, au motif que la classe ouvrière autrichienne n’était pas divisée comme c’était le cas dans d’autres pays ; l’unité du prolétariat était incarnée par le Parti social-démocrate autrichien et les syndicats libres.

La social-démocratie autrichienne était considérée dans toute la 2e Internationale comme une "social-démocratie d’un genre particulier". Elle était l’aile "gauche" de l’Internationale ouvrière socialiste. Son soi-disant austromarxisme signifiait qu’elle se présentait avec des prétentions particulières dans cette 2e Internationale qui avait depuis longtemps ouvertement mis le marxisme au placard. Elle voulait être la social-démocratie "meilleure" que la social-démocratie allemande. Elle voulait être la preuve vivante que les communistes sont des "calomniateurs" lorsqu’ils qualifient les partis social-démocrates de social-fascistes en raison de leur comportement face au fascisme.

Voire même, encore plus! Le parti social-démocrate autrichien a été présenté par toute la 2e Internationale comme le parti de "l’autre voie". La "Rote Wien" ("Vienne la rouge") avec sa direction sociale-démocrate, avec sa politique communale, a été célébrée comme la "voie démocratique vers le socialisme" réalisée. La politique de la social-démocratie autrichienne a été déclarée comme l’incarnation de la voie qui mène les travailleurs au socialisme sans sacrifice, sans guerre civile. La voie autrichienne devait être la "voie des pays industriels européens développés vers le socialisme", face à la voie bolchevique avec sa dictature du prolétariat, le pouvoir soviétique et la guerre civile. La social-démocratie autrichienne était le "socialisme démocratique" incarné.

Alors, qu’est-ce qui s’est effondré en Autriche? Que signifie l’effondrement du parti "le plus à gauche" de la 2e Internationale?

Cet effondrement de la social-démocratie autrichienne signifie d’abord l’effondrement d’une partie importante des illusions parmi les ouvriers, comme si les partis social-démocrates, simplement en ayant la majorité de la classe ouvrière derrière eux, réalisaient l’unité de la classe ouvrière ou pouvaient la réaliser. Le comportement des partis social-démocrates au début et pendant la guerre impérialiste mondiale a été une preuve éloquente que l’unité de la classe ouvrière derrière la social-démocratie signifie l’unité avec la bourgeoisie. L’histoire de la social-démocratie autrichienne avant et pendant l’insurrection montre que le rôle historique de la social-démocratie est de diviser la classe ouvrière à tout prix dès que l’unité avec la bourgeoisie, dont la social-démocratie est le vecteur, est menacée. La "puissante et inébranlable unité" de la social-démocratie autrichienne s’est brisée en mille morceaux au moment où il est devenu clair que les ouvriers autrichiens ne voulaient plus avaler l’unité avec les bandes fascistes du Vaterländische Front.

Une deuxième illusion s’est également effondrée ‑ l’illusion que chaque organisation des travailleurs était une arme dans la lutte des classes. Lorsque la lutte a eu lieu, la véritable lutte de classe contre la bourgeoisie, les organisations de la social-démocratie, toutes ses directions, n’étaient pas des armes, mais des freins à la lutte de classe. Les dirigeants syndicaux ont directement empêché la grève des cheminots. Les directions social-démocrates et syndicales n’ont pas appelé à la grève générale. Pendant l’insurrection, les syndicats ont fermé leurs caisses aux ouvriers en lutte et ont laissé la police saisir les sommes colossales des fonds syndicaux. Les coopératives n’ont pas livré de nourriture aux insurgés. La direction du Schutzbund n’a pas donné le signal du combat armé, elle a empêché la distribution d’armes aux ouvriers prêts à se battre. Seule une organisation guidée par une politique révolutionnaire est une arme dans la lutte des classes. Le Parti communiste d’Autriche n’avait qu’une fraction du nombre de membres que possédait la social-démocratie. Pourtant, c’est lui qui a appelé les ouvriers à la grève générale; ses imprimeries secrètes, ses appareils hectographiques étaient malgré tout les seuls moyens qui permettaient une agitation politique parmi les masses pendant les luttes. Le Parti communiste n’a pas une grande organisation militaire avec des ex-officiers à sa tête. Pourtant, dès le début de l’insurrection, ce sont les ouvriers communistes qui ont tenté de transformer la tactique défensive simpliste des chefs militaires du Schutzbund en une tactique offensive politiquement et militairement correcte. De nombreux travailleurs autrichiens ont été aveuglés par la taille des organisations social-démocrates et dissuadés de rejoindre les organisations communistes à cause de la petitesse numérique de celles-ci. L’insurrection a montré que même une petite organisation révolutionnaire est une arme entre les mains de la classe ouvrière, tandis qu’une grande organisation non révolutionnaire, réformiste et opportuniste ne fait que peser comme un poids mort sur le dos des ouvriers.

Une troisième illusion a également fondu dans le feu de l’insurrection, l’illusion qu’un quelconque "tiers" était possible entre la tactique révolutionnaire et la tactique réformiste, entre le bolchevisme et la social-démocratie, entre la dictature du prolétariat et la dictature de la bourgeoisie. Beaucoup de travailleurs autrichiens, et peut-être aussi beaucoup de social-démocrates dans d’autres pays, ont pensé en toute bonne foi que la social-démocratie autrichienne, avec son austromarxisme, était vraiment quelque chose de "tiers" entre le bolchevisme et la social-démocratie habituelle, qu’elle représentait quelque chose de "spécial", quelque chose de "meilleur" dans la 2e Internationale. Aussi étrange que cela pouvait paraitre pour un connaisseur de l’Union soviétique et de la politique communale viennoise, lorsque les "entreprises communales" de Wien et l’Arsenal viennois étaient mises en opposition, en tant qu’entreprises "d’utilité publique" du socialisme à venir, aux géants de l’Union soviétique, véritablement propriété du prolétariat, et que les jardins ouvriers viennois étaient mis en opposition à la politique agricole socialiste, nombreux étaient les travailleurs qui, bien intentionnés, exprimaient l’avis : cette voie démocratique mènerait malgré tout réellement et à moindre cout au socialisme, comme nous l’avait assuré Otto Bauer. La social-démocratie "d’un genre particulier", la "meilleure" social-démocratie, coutait aux prolétaires autrichiens quinze ans d’un chemin difficile, plein de sacrifices, qui a finalement conduit au fascisme. Même si le fascisme a une durée de vie très courte, comme nous l’espérons, comme nous le voulons, comme nous nous battons, il coutera quand même beaucoup plus de sang qu’une guerre civile de la classe ouvrière dirigeante contre la bourgeoisie renversée. Pendant quinze ans, les ouvriers autrichiens ont souffert de faim dans l’espoir d’une voie démocratique vers le socialisme; quinze ans de sacrifices sous la direction de la social-démocratie ont porté leurs fruits ‑ les Dollfuß, Fey et Starhemberg.

Les dirigeants social-démocrates en faillite peuvent chantonner avec nostalgie dans leur cercle intime le vieux refrain viennois : "O du lieber Augustin, alles ist hin!"[111], aux ouvriers qui ont placé leur espoir dans l’idée de la voie démocratique vers le socialisme s’offre la large route militaire de l’autre voie, du combat pour la dictature prolétarienne, pour le pouvoir soviétique, la voie de l’Union soviétique, de l’Internationale communiste, du Parti communiste d’Autriche. Cette voie sera pleine de sacrifices, cette voie demande des efforts, du travail, de l’endurance et du sang, mais cette voie mène à la domination de la classe ouvrière et au socialisme par la dictature du prolétariat, par le pouvoir soviétique.

Même si la situation après l’écrasement de l’insurrection en Autriche ne ressemble pas en tout point à la situation après l’écrasement de l’insurrection de Moscou, puisqu’en cette période de crise générale du capitalisme, de transition immédiate vers un nouveau cycle de révolutions et de guerres, les échéances historiques sont plus courtes qu’elles ne l’étaient à l’époque, les ouvriers autrichiens qui s’engagent dans la nouvelle voie, la voie de la lutte pour le pouvoir des Soviets, doivent garder à l’esprit ce que Lénine a écrit sur les résultats de l’insurrection de Moscou[112] :

La réaction ne peut aller au-delà du bombardement des barricades, des maisons et de la foule. La révolution, elle, peut aller au-delà des groupes de combat de Moscou, elle a du champ, et quel champ en étendue et en profondeur. […] La crise révolutionnaire a maintenant une base infiniment plus large; il n’y a plus qu’à affiler encore le tranchant du glaive.

Les travailleurs autrichiens qui ont suivi la social-démocratie jusqu’à présent ont acquis dans les luttes et par les luttes ce que quinze ans de propagande révolutionnaire, d’agitation révolutionnaire ne pouvaient pas leur expliquer suffisamment, ils ont acquis la propre expérience politique de ce que signifie la social-démocratie, de ce que signifie sa politique dans la version de "gauche". Ils ont expérimenté dans leur propre chair ce que signifie le socialisme démocratique, ce que signifie la "Realpolitik" social-démocrate. Cette expérience propre des larges masses de travailleurs constitue une base sure pour le travail du Parti communiste d’Autriche.

"Mais si quand même elle…"

Même si les illusions les plus pernicieuses que la social-démocratie autrichienne a répandues avec la plus grande ruse parmi les travailleurs pendant de nombreuses années ont été mises en pièces par les balles des forces armées des insurgés et du fascisme, des espoirs de ce genre peuvent encore naitre chez de nombreux travailleurs social-démocrates : "Mais si, après tout, si les dirigeants de la social-démocratie ont peut-être maintenant tiré des leçons des évènements, si nos dirigeants ont été amenés à une meilleure compréhension par l’amère expérience?"

Qu’ont appris les dirigeants de la social-démocratie autrichienne des évènements?

Une partie ‑ comme nous l’avons vu ‑ s’est reconvertie dans le fascisme. Une autre partie ‑ à ce sujet existent des rapports fiables ‑ poursuit depuis la prison la tentative de convaincre Dollfuß que la meilleure politique de l’austrofascisme serait de s’appuyer sur les travailleurs social-démocrates contre les nazis, et se déclare prête à aider l’austrofascisme dans ce sens.

Qu’est-ce que Otto Bauer le "gauche" a appris des évènements?

Nous n’avons pas encore vu la brochure d’Otto Bauer "Der Aufstand der österreichischen Arbeiter"[113]. Nous n’avons lu que des parties de cette brochure dans la presse social-démocrate, ainsi que des critiques des journaux social-démocrates sur la brochure elle-même.

Otto Bauer fait son "autocritique". Il prend sur lui la responsabilité des évènements, de la tactique de la social-démocratie, car il est justement considéré par les masses comme le théoricien et le chef politique de la gauche. En tant que quelqu’un de gauche il prend la responsabilité sur soi, afin de prouver que ses collègues Renner, Seitz, Danneberg, etc., considérés comme "de droite", voulaient mener une politique correcte, et que lui seul, de gauche, était celui qui leur avait imposé une tactique incorrecte. Cette manoeuvre astucieuse signifie une tentative d’expliquer aux travailleurs social-démocrates : "Moi, Otto Bauer, je représentai en tant que quelqu’un de gauche votre intolérance envers Renner, Seitz et les autres membres du comité directeur. À travers moi, vous leur avez imposé une tactique de gauche, votre aversion pour la politique de coalition avec les chrétiens-sociaux a conduit à la catastrophe."

Parmi les trois erreurs "tactiques" qu’Otto Bauer confesse dans sa brochure (dont un chapitre a été publié dans Neuer Vorwärts), il en qualifie deux de "déviations de gauche"[114].

Ces deux erreurs "de gauche" consisteraient en ce que la social-démocratie autrichienne n’a pas voulu tolérer le gouvernement chrétien-social de Buresch en avril 1932, ce qui a eu pour conséquence que les chrétien-sociaux se sont alliés aux Heimwehren et que Dollfuß a formé son gouvernement de coalition avec la Heimwehr; en outre, en raison d’un conflit avec les chrétien-sociaux, Renner a démissionné de son poste de président du Parlement sur le conseil d’Otto Bauer, afin de procurer aux social-démocrates la voix qui leur manquait encore contre la majorité gouvernementale pour protéger les cheminots réprimandés.

Il s’ensuit que les deux erreurs tactiques des social-démocrates qui ont conduit à la catastrophe sont que les social-démocrates n’ont pas "toléré" les gouvernements de Buresch puis de Dollfuß-Fey.

Il ne faut pas enlever à Otto Bauer ce qu’il a effectivement, ‑ il a une dose de crétinisme parlementaire dont il pourra se nourrir toute sa vie. Et pourtant, son crétinisme parlementaire ne va pas jusqu’à ignorer que la tolérance ne consiste pas en de telles maquignonnages parlementaires, comme il voudrait le faire croire. La tolérance consiste avant tout à empêcher la classe ouvrière de mener des actions de masse. La social-démocratie autrichienne a constamment appliqué cette forme de tolérance avec un succès non moindre que son parti frère allemand, dont elle s’est montrée tout à fait digne.

Mais là où il y a des déviations "de gauche", il y a aussi des déviations "de droite". Il fallait qu’Otto Bauer ait également des déviations de droite, sinon le "d’un côté et de l’autre", cette vertu de tout vrai petit bourgeois, manquerait de se montrer. Il écrit donc que son erreur de droite a consisté en ce que, après la mise à l’écart du Parlement et l’empêchement de sa réunion par Dollfuß, il n’a pas eu de répondre à cet attentat par une grève générale. Il écrit[115] :

À ce moment-là, nous aurions peut-être pu vaincre. Mais nous avons alors reculé devant le combat […] Nous avons évité le combat parce que nous voulions épargner au pays la catastrophe d’une guerre civile sanglante. La guerre civile a tout de même éclaté onze mois plus tard, mais dans des conditions bien moins favorables pour nous.

Si la reconnaissance par Otto Bauer des erreurs de "gauche" sert à rendre les ouvriers responsables de la catastrophe à cause de leur volonté de lutter, Otto Bauer reconnait la déviation de "droite" afin de faire comprendre aux travailleurs qu’ils étaient en fait des imbéciles, parce qu’ils n’ont pas imposé la grève générale au bon moment, mais à un moment erroné. Il s’agit également de porter un coup aux éléments d’opposition au sein de la social-démocratie défaite, qui ne veulent pas reconnaitre les dirigeants en faillite de "gauche" et de "droite", du parti. Nous avons déjà expliqué dans les chapitres précédents comment la social-démocratie autrichienne voulait déterminer le moment d’une révolution, comment elle voulait remettre la révolution aux calendes grecques. Une nouvelle variante est apparue maintenant, mais elle a ceci de commun avec toutes les autres variantes qu’elle veut fixer l’échéance plus tôt ou plus tard, mais surtout pas au moment où les travailleurs se battent.

En Autriche, on avait l’habitude de dire des Habsbourg qu’ils n’avaient rien appris et rien oublié. Les dirigeants de la social-démocratie autrichienne, qui ont longtemps été à l’école de ces Habsbourg, ont conservé cette bonne caractéristique des Habsbourg. Tous les espoirs d’une "amélioration" sont vains. De toute façon, que la politique soit de "droite" ou de "gauche", la défaite de la classe ouvrière est inévitable, selon Otto Bauer. Dans sa brochure, il raconte que la social-démocratie allemande a conduit la classe ouvrière à la défaite parce qu’elle a mené une politique de droite. En Hongrie et en Italie, en revanche, la "politique apparentée au communisme" des social-démocrates "de gauche" s’est soldée par une catastrophe.

Ce n’est pas une déprime après l’échec d’une insurrection, c’est une conception politique idéologiquement fondée ‑ une conception dont le fondement est : que le capitalisme progresse vers une nouvelle guérison, vers le dépassement de sa crise générale.

Les causes de la défaite de la classe ouvrière sont plus profondes que la tactique[116].

Mais pour consoler les ouvriers autrichiens, Otto Bauer poursuit en disant que la cause profonde de la défaite ne sont pas les erreurs tactiques de la social-démocratie, mais l’évènement élémentaire du détournement de la petite bourgeoisie urbaine et rurale de la social-démocratie vers le fascisme. Les erreurs de gauche et de droite auraient encore pu être évitées. Mais le basculement des classes moyennes vers le fascisme était une conséquence inévitable de l’entrée dans "l’ère du fascisme". Ce n’est donc pas Otto Bauer, ni la direction du Parti social-démocrate qui en serait responsable, mais peut-être le bon Dieu qui n’a pas entendu les prières des socialistes religieux, si populaires dans la social-démocratie autrichienne. Le basculement de la petite bourgeoisie urbaine et rurale vers le fascisme est le signe de la faillite du socialisme démocratique. La social-démocratie autrichienne proclamait la nécessité d’une politique démocratique plutôt que celle du combat pour la dictature du prolétariat, au motif que le socialisme démocratique gagnerait les couches moyennes de la classe ouvrière et empêcherait ainsi l’isolement de celle-ci.

Ils ont mené une politique petite-bourgeoise au sein de la classe ouvrière et ont éloigné les petits bourgeois de la classe ouvrière par cette politique petite-bourgeoise qui ne servait en fait que la grande bourgeoisie. Cela s’est manifesté dans toute la politique communale de Wien, en particulier dans la politique fiscale de Breitner, le célèbre génie financier de l’administration communale viennoise. Le socialisme démocratique ne pouvait évidemment pas s’attaquer aux sources des exploiteurs capitalistes, ni venir à bout du problème des revenus des sans-travail. La fameuse progressivité de l’impôt n’était qu’une escroquerie. Rothschild, qui a été indemnisé aux frais du contribuable, a été moins touché par la politique fiscale de Breitner que le petit homme, le restaurateur, le petit commerçant, le petit artisan et le petit retraité. Ce n’est pas le grand capitaliste qui a souffert de la concurrence des entreprises communales. Cette politique, qui était une politique petite-bourgeoise puisqu’elle ne voulait et ne pouvait pas toucher à la propriété privée capitaliste, a été la véritable source du basculement de la petite bourgeoisie vers le fascisme dans les villes. La politique agraire de la social-démocratie autrichienne, étayée par le programme d’Otto Bauer, était axée sur la protection des paysans riches, sans orientation décisive vers l’expropriation de la grande propriété foncière. Cette politique devait éloigner des ouvriers toutes les couches du village qui voulaient la terre, ainsi qu’une politique fiscale et de crédit dirigée contre les grands paysans et les grands propriétaires terriens. Si, malgré tout, cela ne s’est pas produit dans la mesure où Otto Bauer voudrait le faire croire, c’est uniquement parce qu’une partie des petits paysans, malgré la politique de la social-démocratie, a placé ses espoirs dans la classe ouvrière et dans la lutte contre la grande propriété foncière.

L’exemple des bolcheviks, l’exemple de l’Union soviétique montre que la conquête des larges masses petites-bourgeoises et petites-paysannes en faveur de la classe ouvrière n’est possible que si le parti ouvrier mène une politique prolétarienne réellement révolutionnaire, s’il s’attaque au capital financier, aux banques, aux cartels, aux grands propriétaires fonciers. Assurer ces grandes réserves de la révolution prolétarienne, surmonter ses hésitations, n’est possible que si le parti prolétarien, par une politique réellement révolutionnaire, coupe le lien de ces couches moyennes avec le grand capital, si la bourgeoisie est anéantie.

Le basculement des classes moyennes vers le fascisme n’est pas un évènements élémentaire. Il est la conséquence de la politique social-démocrate du réformisme, des accointances avec la petite bourgeoisie dans les rangs de la classe ouvrière. Que les travailleurs social-démocrates décident ce qu’est la vraie realpolitik pour le prolétariat : le fayotage social-démocrate devant la bourgeoisie ou la lutte de classe prolétarienne inflexible.

Il ne faut pas hésiter à prendre une décision!

Le temps presse pour prendre une décision, l’insurrection en Autriche a certes été écrasée, mais pas la classe ouvrière! Une grande partie des ouvriers a été formée à l’école révolutionnaire pendant les cinq jours de l’insurrection, comme jamais auparavant pendant de longues années. Les travailleurs qui n’ont pas rendu les armes ont passé le premier test de cette formation révolutionnaire. Les travailleurs qui ont tourné le dos à la social-démocratie donnent une preuve encore plus claire qu’ils savent tirer les leçons. Les travailleurs qui ont compris que l’unité de la classe ouvrière ne peut être réalisée que sous la direction du Parti communiste ont montré qu’ils ont suivi une véritable école supérieure de la révolution pendant les cinq jours de combat. L’écrasement de l’insurrection armée n’a résolu aucune question de la crise révolutionnaire en Autriche. La querelle dans le camp bourgeois est et sera plus grande qu’elle ne l’était avant l’insurrection. Le partage du butin au sein de l’appareil du pouvoir bourgeois divise le Vaterländische Front encore plus qu’avant. Le Heimwehr et les Ostmärkische Sturmscharen s’accusent mutuellement de lâcheté et de maraude pendant les combats. Les efforts de restauration de la dynastie des Habsbourg, de sanglante mémoire, menés par le Heimwehr, l’aristocratie et la généralité, exacerbaient les oppositions dans le camp fasciste et provoquent une intensification de la pression sur l’Autriche en matière de politique étrangère. Les national-socialistes sont sortis de la réserve dans laquelle ils s’étaient réfugiés pendant l’insurrection. L’Italie présente la facture. La Hongrie de même. L’impérialisme français fait pression sur Dollfuß contre ses alliés de la Heimwehr, qui veulent brader l’Autriche à l’Italie, avec armes et bagages, pour une restauration des Habsbourg. La dissolution des syndicats, la fascisation des conventions collectives, les cours martiales, les arrestations de plus de six mille travailleurs, l’expulsion de milliers de familles ouvrières de leurs maisons et de leurs fermes ont déclenché une exaspération dans les masses qui ne sont pas restées longtemps à l’état de grincements de dents, mais qui sont immédiatement passées à des actions de protestation contre la terreur fasciste.

La révolte n’était pas seulement une école en général. Elle était une école de combat pour le pouvoir. Les mots d’ordre du Parti communiste d’Autriche en faveur du combat pour la dictature prolétarienne et pour le pouvoir soviétique tombent au sein du prolétariat sur un terrain bouleversé par l’artillerie motorisée.

Toutes les formes du combat qui peuvent ouvrir une brèche dans l’appareil de pouvoir non encore consolidé de l’austrofascisme, qui déclenchent une mobilisation de masse, une action de masse, qui ancrent sous forme organisé les effets de la plus petite action dans la classe ouvrière en faveur du seul parti révolutionnaire d’Autriche, le Parti communiste, sont des préparatifs pour la remise en service des fusils et des mitrailleuses qui sont non seulement restés en possession des travailleurs, mais qui ont également été libérés des commandants social-démocrates.

Le légalisme qu’Otto Bauer vantait tant à l’époque de l’avancée fasciste, comme s’il était utile aux travailleurs et tuait la bourgeoisie, ne poussera pas les travailleurs autrichiens à reconnaitre d’office la dissolution des syndicats. Ils doivent et vont rester ensemble en tant que syndicalistes organisés, ils vont prendre en main l’orientation du destin de leurs organisations. La fuite d’un grand nombre de dirigeants syndicaux dans le camp du fascisme a en partie libéré les syndicats de ces bureaucrates. La poursuite de l’expulsion de ces éléments sera le souci des groupes révolutionnaires dans les syndicats.

La classe ouvrière autrichienne possède son avant-garde, le Parti communiste d’Autriche, qui marchait dans les premiers rangs de l’insurrection armée. Elle ne pouvait pas encore mener la classe ouvrière à la victoire. Mais une victoire était impossible sans une victoire idéologique et politique complète sur l’opportunisme de la social-démocratie, qui hantait encore de nombreux esprits. Le Parti communiste d’Autriche a démontré et démontrera dans une bien plus grande mesure encore la capacité d’amener les masses à des positions révolutionnaires. Il s’est révélé être le parti de la classe ouvrière, le seul parti qui a la volonté d’agir de manière révolutionnaire jusqu’au bout.

Toutes les tentatives de recueillir les troupes dispersées de l’insurrection, les masses qui se détournent de la social-démocratie, en dehors du Parti communiste, sont des tentatives d’ériger une digue pour empêcher les travailleurs de suivre la voie révolutionnaire, en attendant qu’ils reviennent plus tard dans le giron de la social-démocratie. Le Parti communiste d’Autriche, section de l’Internationale communiste, est déjà passé par l’école de l’illégalité. Il pourra former les cadres qui marcheront toujours dans les masses, toujours avec les masses et toujours à la tête des masses.

Que les travailleurs autrichiens qui, lors de l’insurrection armée et en la soutenant, ont fait les premiers pas pour se libérer du bourbier de la servitude intellectuelle de la social-démocratie, se souviennent de ce qu’écrivaient Marx et Engels lorsqu’ils ont jeté les bases de leur doctrine[117] :

[…] cette révolution n’est donc pas seulement rendue nécessaire parce qu’elle est le seul moyen de renverser la classe dominante, elle l’est également parce que seule une révolution per mettra à la classe qui renverse l’autre de balayer toute la pourriture du vieux système qui lui colle après et de devenir apte à fonder la société sur des bases nouvelles. (Marx-Engels, L’Idéologie allemande)

Le dirigeant de cette révolution pour la dictature du prolétariat et le pouvoir soviétique, pour le socialisme, est uniquement le Parti communiste autrichien.


 

Notes



[2]. Béla Kun : Die Februarkämpfe in Österreich und ihre Lehren; Moskau – Leningrad, Verlagsgenossenschaft Ausländischer Arbeiter in der UdSSR, 1934.

Traduit de l’allemand par nous [ROCML]

[6]. En mars 1933, le chancelier Engelbert Dollfuß impose la mise à l’écart du Parlement.
Annotations : Engelbert Dollfuß .

[7]. Au milieu du 19e siècle, l’Allemagne se composait de 38 États souverains rassemblés en une confédération germanique sous la domination de l’Empire d’Autriche. Ce morcèlement était le résultat du traité de Vienne de 1815 qui était à l’origine de modifications des territoires et des frontières. Parmi ces États souverains la Prusse était une monarchie autoritaire, elle a organisé d’abord le "Zollverein" consistant du rassemblement de tous les États allemands dans une union douanière à l’exclusion de l’Autriche. En 1862, Otto von Bismarck a été nommé ministre-président par le roi de Prusse Guillaume I. En 1864, la Prusse s’est alliée avec l’Autriche dans une guerre pour enlever au Danemark les duchés du Schleswig et du Holstein. En 1866, une querelle à propos de l’administration de ces duchés a abouti à une guerre entre l’Autriche et la Prusse. Après la défaite autrichienne en 1866, Bismarck a créé la Confédération de l’Allemagne du Nord sous direction prussienne, puis, en 1871 il a fait proclamer le roi de Prusse comme empereur allemand.

En 1867 est adopté la Constitution de la Confédération de l’Allemagne du Nord, qui stipule que la législation fédérale est exercée par le Bundesrat (Conseil fédéral) et le Reichstag. La constitution de l’Empire allemand, de 1871 à 1918, définit également les compétences législatives de ces deux organes. Dans le cadre de la République d’Allemagne fondée en 1918, le Reichstag est l’organe constitutionnel central du pouvoir législatif. La législation principalement, y compris l’adoption du budget, ainsi que le contrôle du gouvernement du Reich relèvent de ses attributions.

[27]. Il s’agit ici en premier lieu du Royaume de Yougoslavie (dénomination adoptée en octobre 1929 par ce qui à l’issue du Traité de Saint-Germain-en-Laye était le Royaume des Serbes, Croates et Slovènes), délimité au nord par le Danube. La Yougoslavie était alliée à la Roumanie et la Tchécoslovaquie dans le cadre de ce qu’on appelait la "petite entente". L’autre grand État délimité a nord par le Danube et voisin de la Yougoslavie à l’Est, est la Bulgarie.

[35]. "Innere Stadt" : Arrondissement qui forme le centre-ville.

[92]. Pan (ou Faunus) : divinité de la nature, protectrice des bergers et des troupeaux, dans la mythologie grecque. Le sens de l’allusion ‑ "Un Pan  mort" ‑ est obscur. On peut évoquer divers aspects caractérisant le personnage. Il est laid, ces cornes et des pieds de chèvre. Mais il apparait aussi sous les traits d’un jeune berger à la beauté juvénile, assis sur une colline devant un paysage paradisiaque, jouant de la flute et invitant le spectateur à entrer dans son royaume grâce à ses sons enchanteurs. Son aspect et son comportement peut est susceptible de provoquer la frayeur, de à vient le terme "(peur) panique".

[97]. Voir plus haut : "Un combat de rues ne peut donc à l’avenir être victorieux que si cette infériorité de situation est compensée par d’autres facteurs."